mercredi 7 janvier 2015

- Une religion, ça se mérite -

Par ALAIN BENTOLILA, Professeur de linguistique à l'université Paris-Descartes
Une religion digne de ce nom doit imposer, à qui choisit d'y entrer, de prendre connaissance lucidement des textes qui ont été, siècle après siècle, soigneusement transcrits, sans cesse interprétés et sans cesse discutés. L'étude sans interdits d'une pensée religieuse, collectivement conçue d'âge en âge, affirme que la foi ne doit, en aucun cas, aveugler l'intelligence singulière du croyant. Quel que soit le nom (ou l'absence de nom) du dieu qu'elle vénère, c'est le libre questionnement des textes qui différencie définitivement une religion d'une secte. Si la foi s'impose au croyant comme une nécessité, une religion exige que l'on se donne ainsi la peine d'aller en analyser, soi-même, les discours et les textes. Il faut qu'on soit capable de faire l'effort du sens en confrontant ses propres interprétations à celles des autres avec autant de liberté que de respect pour les textes. 

Entrer dans une religion (et non pas «adhérer à»), c'est comme pénétrer dans une immense bibliothèque qui conserve les traces de ce que, de génération en génération, les hommes ont écrit pour d'autres hommes en commentant la parole de Dieu. On n'y entre pas les yeux bandés ; on doit aller soi-même chercher sur des rayons immenses les textes laissés par d'autres en d'autres temps. Ces traces ne sont pas conservées pour que l'on y mette servilement nos pas ; elles sont les interprétations et les témoignages d'une communauté pensante offerts de génération en génération à la discussion collective.
On n'entre pas dans une religion comme on adhère â un réseau social, afin d'y retrouver des «amis croyants» avec lesquels, faute de partager des connaissances communes, on ne sera lié que par la haine des mêmes ennemis, des mêmes «mécréants». On fait alors partie d'un clan dont on imitera maladroitement les rites, dont on répétera, sans les comprendre, les prières et dont on partagera préjugés et mots d'ordre. En matière de religion, plus le chemin de rengagement est court, plus l’effort intellectuel exige est faible et plus la spiritualité cède la place au prosélytisme et à la haine de l'autre. Que vaut une conversion acquise en prononçant une quelconque formule magique dont on ignore souvent le sens ? Rien ! sinon qu'elle avilit et ridiculise le converti et le culte. Une religion se mérite par l'effort intellectuel qu'on lui consent.
Honte à tous ceux qui, de quelque confession qu'ils soient, portent leur religion comme un signe de reconnaissance acheté à vil prix et exhibé avec d'autant plus d'agressivité. Seul compte le savoir partagé acquis par l'étude profonde des textes et, surtout, nourri par le goût de l'échange bienveillant et fertile à propos des textes des autres religions.
L'adhésion religieuse aveugle et servile pervertit le principe religieux, et ouvre la voie aux mouvements intégristes les plus détestables. Des prophètes autoproclamés exploitent les faiblesses et les peurs, les frustrations et les ressentiments. Ils profitent de la crainte ou de l'incapacité de certains d'ouvrir les portes de discours et de textes qui sont, ainsi, placés hors de portée de tout questionnement. La détresse psychologique et intellectuelle de certains groupes sociaux est le meilleur allié de tous les intégristes religieux et des gourous sectaires. Préservé de toute analyse et de toute interprétation, les mots du sacré ne sont plus que des récitations privées de sens, des mots d'une communion factice d'où l'intelligence est exclue. Sous le masque du sacré, avancent alors recruteurs et marchands de mort.
C'est au nom de cette religion galvaudée, que des jeunes, qui ont renoncé à agir sur le monde et à y laisser une trace singulière, des jeunes, qui n'ont pas la force intellectuelle indispensable pour analyser les discours, les textes et les images, se laissent alors facilement séduire par des propositions indécentes. Un jour nouveau éclaire, enfin, la précarité et la marginalisation qu'ils subissent, mais surtout chasse l'atroce impression de n'être rien. Les responsables de tous leurs malheurs sont dénoncés, un complot enfin identifié. Ils trouvent une cible à la haine qui les dévore et une appartenance qui enfin les rassemble. On pointe un ennemi à combattre dans une guerre qu'on leur dit juste et nécessaire. De faux prophètes leur présentent la vision d'un monde définitivement divisé par des mots d'ordre qui disent ceux qui méritent de vivre et ceux qui doivent mourir.
Que demander de plus lorsque les jours se suivent dans la médiocrité, la monotonie et le mépris de soi, et que se renforce une rancoeur tenace contre une Injustice anonyme? Tout ce qui éclaire leur quotidien glauque, tout ce qui apaise leur sentiment de néant est accueilli avec reconnaissance : enfin élus, enfin accueillis, enfin reconnus ! Comment des jeunes démunis de toute résistance intellectuelle ne se laisseraient-ils pas séduire par les promesses d'aventures héroïques que de mauvais prêtres leur présentent, estampillées par une toute puissance spirituelle ? Ce que nous avons offert en sacrifice, sur l'autel du Web, à ces dangereux manipulateurs, ce sont les intelligences émoussées, les mémoires vides et le dégoût de soi d'une partie de notre jeunesse.
Dernier ouvrage paru: «Comment sommes-nous devenus si cons ?» First, 2014.
Source : Libération, 6 janvier 2014