jeudi 16 avril 2015

LIBÉRATION : SECTES - LA FRANCE BAISSE LA GARDE

ÉDITORIAL  par LAURENT JOFFRIN
Déraison

Dans notre monde rationnel et technologique, la déraison se porte bien. Longtemps la France laïque a été à la pointe du combat contre les dérives sectaires, qui sont une 
des manifestations les
 plus inquiétantes 
de l’irrationnel contemporain. Mais elle a été dénoncée par des instances internationales d’esprit souvent anglo-saxon qui considèrent que toute croyance religieuse est légitime, serait-elle proche de l’aliénation ou du fanatisme. L’idée 
d’une «laïcité positive», 
à la mode depuis quelques années, et qui détourne
 la conception originelle en se superposant à la laïcité tout court, a aussi handicapé le travail des parlementaires français : comme il ne fallait pas mettre en cause les grandes religions,
 dont certains éléments intégristes relèvent pourtant de toute évidence du sectarisme, les objectifs sont devenus incertains 
et flous. Entre-temps,
 les sectes les plus visibles ont fait profil bas et une multitude de petits groupes ont capté à leur profit l’éternelle crédulité des populations les plus fragiles, socialement ou psychologiquement. Elles sévissent en particulier dans le monde de la santé, où la contestation régressive de «la médecine officielle» conduit souvent à des aberrations thérapeutiques. Autrement dit, la puissance publique tend à se retirer au moment où son action est plus que jamais nécessaire. Il est temps, constatant l’impasse des politiques traditionnelles,
 de repenser le dispositif français de lutte contre les dérives sectaires, en y incluant évidemment l'activité pernicieuse
 du jihadisme salafiste, 
qui conduit, on le voit chaque jour, à des violences insensées.
 
Lutte contre les sectes : l’Etat à la dérive

RÉCIT. Face à l’atomisation des groupes et aux accusations d’atteinte à la liberté religieuse, le gouvernement a délaissé la traque aux gourous.

PAR LUCAS BUREL ET EMMANUEL FANSTEN
Face aux sectes, l’Etat a perdu la partie. Pendant longtemps, la France était pourtant en pointe dans la lutte contre les gourous de tout poil. Mais, au fil des ans, la vigilance s’est peu à peu relâchée. Sous la pression de l’Europe et des pays anglo-saxons, partisans d’une approche plus libérale, les pouvoirs publics n’ont cessé de reculer. Chantre de la «laïcité positive», Nicolas Sarkozy avait ouvert la brèche, recevant le scientologue Tom Cruise à Bercy et privilégiant l’expression «nouveaux mouvements religieux» au terme péjoratif de«sectes». A l’époque, toute la gauche s’était offusquée. Arrivée depuis au pouvoir, elle s’est montrée parfaitement inaudible sur le sujet. Entre la mutation des grandes sectes traditionnelles, l’explosion des microstructures dans le domaine de la santé et les dérives liées à l’islam radical, l’Etat ne sait plus quel rôle jouer.
«Problème d’agenda». Symbole des errements actuels : la décrépitude de la Miviludes (Mission interministérielle de lutte contre les dérives sectaires), créée
en 2002. Pendant des années, la structure reliée à Matignon, composée d’une quinzaine de fonctionnaires, a servi d’aiguillon en agitant ministères et médias. Désormais, c’est silence radio et site internet en sommeil. Selon le décret qui lui a donné naissance, la Miviludes doit remettre un rapport annuel au Premier ministre, et le rendre public. Mais aucun document n’a été présenté depuis deux ans. Celui qui devait être remis début janvier a été ajourné suite aux attentats parisiens. «Problème d’agenda», fait savoir la Miviludes, dont le conseil d’orientation ne s’est pas réuni depuis un an. En interne, on affirme que le rapport est prêt, mais que Matignon traîne les pieds.
Le malaise n’en est pas moins profond. La discrétion de Serge Blisko, ex-député PS parachuté à la présidence de la Miviludes en août 2012, n’a pas franchement apaisé les craintes. Au-delà de la personnalité de son patron, l’institution traverse une crise d’identité sans précédent. «On a de plus en plus de mal à parler de façon audible de sectes ou de dérives sectaires, constate Jean-Michel Roulet, qui fut président de la mission interministérielle entre 2005 et 2008. Les victimes n’appartiennent plus à des grands groupes structurés comme il y a quinze ou vingt ans. Le paysage sectaire a totalement éclaté. La Miviludes n’est plus adaptée à la situation, il faut tout remettre à plat.»
Ces dernières années, la Miviludes a timidement tenté de s’emparer des dérives liées à l’islam radical, mais le ministère de l’Intérieur a longtemps freiné des quatre fers, considérant que le sujet relevait uniquement des services de police et de renseignements. Aujourd’hui, la Mission participe à des sessions de formation dans les préfectures. Mais au niveau de la déradicalisation, le terrain est désormais principalement occupé par les associations, notamment celle de l’anthropologue Dounia Bouzar.
Autre motif d’inquiétude : la disparition annoncée du GAT (Groupe appui technique). Créé en 2009 auprès de la Direction générale de la santé, cet outil a pour mission d’informer et alerter les professionnels de la santé sur les pratiques non conventionnelles à visée thérapeutique. Un milieu où gravitent des centaines de groupuscules sans le moindre contrôle. Malgré des premiers résultats encourageants, le GAT devrait être supprimé dans les prochaines semaines, alors même que le projet de loi sur la santé de Marisol Touraine vient d’être voté, cette semaine, à l’Assemblée.
«Désintérêt total». «Le GAT ne s’est pas réuni depuis bientôt un an... Le ministère de la Santé ne joue pas le jeu et signe son désintérêt total pour le sujet», déplore Catherine Picard, membre du GAT et présidente de l’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu. Contacté par Libération, le ministère de la Santé, jusque-là très discret sur le sujet, évoque «une simple mesure administrative». Dans une question au gouvernement, un ancien patron de la Miviludes, le député UMP Georges Fenech, a interpellé la ministre, pointant «l’indifférence de certains services de l’Etat» : «Si la disparition du GAT devait se confirmer, elle signerait le recul de l’Etat et serait perçue par les mouvements sectaires et par les milliers de pseudo-thérapeutes comme une victoire.»Mais en l’absence de ligne politique claire, Fenech semble prêcher dans le désert.
Sur le terrain judiciaire, le bilan est tout aussi mitigé. Adoptée en juin 2001 pour lutter spécifiquement contre les dérives sectaires, la loi About-Picard n’a abouti qu’à une quarantaine de condamnations, dont seulement cinq ont un rapport avec des mouvements sectaires. Un bilan plutôt maigre, le texte ne s’appliquant que rarement à des cas ayant trait à son objet premier. L’abus de faiblesse étant par ailleurs une infraction très difficile à caractériser pénalement, les condamnations sont rares. Quand les affaires ne sont pas tout bonnement enterrées, comme avec la Scientologie.

Une scientologue morte, l’affaire bientôt enterrée

ENQUÊTE. Symptomatique des méthodes de l’organisation, l’affaire concernant le suicide de Gloria Lopez se dirige vers un non-lieu.
Par LUCAS BUREL ET ÉLISE GODEAU
L’affaire piétinait depuis six ans, elle sera bientôt enterrée. Malgré des éléments accablants liant le suicide de Gloria Lopez à la Scientologie, «le non-lieu est à craindre», selon Me Rodolphe Bosselut, l’avocat des deux enfants de la victime, à l’origine d’une plainte en 2008 pour «abus de l’état de faiblesse», «escroquerie en bande organisée» et «non-assistance à personne en péril». La décision du juge est attendue dans les semaines qui viennent, et aucune mise en examen ne devrait intervenir.
Selon les conclusions du rapport d’instruction, que Libération a pu consulter, les protagonistes de l’affaire n’ont pu être «ni entendus ni localisés». Ces témoins clés - tous scientologues - sont soupçonnés d’avoir joué un rôle dans la décision de Gloria de mettre fin à ses jours. Ecrits personnels de la victime, factures, détails des dépenses : la justice a pourtant en sa possession de nombreux éléments, rendant l’éventualité d’un non-lieu d’autant plus «désespérante», selon Me Bosselut. Mais depuis le début de l’instruction - et comme souvent dans les affaires impliquant la secte -, les investigations se heurtent à une structure kafkaïenne, où personne ne semble être en mesure d’aider les enquêteurs. Difficile à croire. Au moment de son suicide, Gloria Lopez, 47 ans, avait payé plus de 250 000 euros à la Scientologie.
«Cible facile». Son embrigadement remonte au milieu des années 90. A l’époque, sur son lieu de travail, elle fait la connaissance d’une adepte de la Scientologie, Juliette W. Les deux femmes travaillent dans une entreprise de vente de matériel pédagogique à Evreux (Eure), où Gloria est secrétaire. Elle est alors en instance de divorce. Un collègue qui déjeunait fréquemment avec elles parle de Juliette W. comme
d’une «prosélyte», «une ruine permanente, sans un sou et poursuivie par les huissiers». «On a essayé d’être là pour elle, en vain», se souvient-il. De l’avis de tous, Gloria avait toujours cherché à donner un sens à sa vie. Une quête permanente qui faisait d’elle «une cible facile», selon Gwenn, son fils de 26 ans. Sa mère avait grandi en Espagne, à Bilbao, dans une famille catholique. C’est là-bas qu’elle avait rencontré son futur mari, Pascal, avec qui elle s’était installée en France.
«Timide», un peu «introvertie» mais aussi «souriante» et «énergique», la petite brune était surtout «vraiment altruiste», selon Benoît C., son compagnon à la fin des
années 90. Au quotidien, l’engagement de Gloria n’est alors «pas très
envahissant», pas de quoi en tout cas alarmer Benoît. Elle se rend quand même à Paris un week-end sur deux pour se faire«auditer» (évaluation régulière des adeptes par l’organisation) ou suivre des cours au Celebrity Center. «Un vendredi soir, un coursier est venu à la maison. Gloria lui a remis une enveloppe contenant 15 000 francs. Le prix de son week-end», se souvient Benoît, qui prend alors la mesure de l’emprise dont sa compagne est victime. A son collègue, Gloria avait dit un jour : «Tout ce que j’ai, je le dépenserai dans l’Œuvre.» Des années durant, elle multiplie les cours à plusieurs milliers de dollars et les donations à des associations amies de la Scientologie.
Conseillère. Tout s’accélère en 2004. A cette époque, Gloria hérite d’une propriété familiale en Espagne, qu’elle décide de revendre pour investir toujours plus dans la Scientologie. Sur les recommandations d’une conseillère financière scientologue, elle achète un petit appartement sans charme à Colombes (Hauts-de-Seine), où elle s’installe. But de l’investissement : parier sur une éventuelle plus-value du bien en cas de revente future, pour financer «le Pont», le nom donné au parcours de tout adepte voulant s’élever dans l’organisation. Problème : elle ne dispose plus des fonds nécessaires pour acheter à Colombes. La quasi-totalité de l’héritage a déjà été dépensée en livres, revues et cours que la secte la pousse à acheter. Plus de 100
000 euros, rien qu’en 2005. Gloria contracte alors un emprunt de plus de 150 000 euros très contraignant, aiguillée par sa zélée conseillère scientologue. En quelques mois, elle se retrouve lourdement endettée sur près de vingt ans, propriétaire d’un logement qu’elle n’aime pas et incapable de financer davantage son ascension dans la Scientologie.
Impossible à localiser par les enquêteurs pendant l’instruction, la conseillère, soupçonnée d’abus de faiblesse et d’escroquerie, n’est pourtant pas introuvable. Selon des publications de la secte, elle était responsable de la mission scientologue de Marseille et chargée du développement de l’organisation dans le sud de la France jusqu’en 2012. Pendant l’enquête, donc. En janvier 2014, sa signature apparaît également sur un acte notarié dressé à Antibes (Alpes-Maritimes), et
que Libération s’est procuré.  , elle n’a laissé qu’une adresse
: «Oranjestad», capitale d’Aruba, une petite monarchie des Caraïbes située au large du Venezuela. C’est surtout l’un des ports d’attache du Freewinds,le bateau détenu par la Scientologie depuis 1985 et sur lequel seuls les adeptes très haut placés sont admis. Malgré l’évidence, aucun des scientologues entendus par les enquêteurs ne dit connaître cette femme. «L’instruction semble avoir été menée en occultant que la Scientologie forme ses adeptes à faire face aux questions des policiers, déplore une source proche du dossier. Ils se protègent les uns les autres pour préserver l’Eglise.»
A ce titre, le rapport de la perquisition des locaux parisiens de la Scientologie, du
18 juin 2009, est surréaliste. Après avoir été obligés de patienter, puis baladés dans les locaux, les officiers de la PJ sont conduits dans la salle des «archives». Sur l’écran de l’ordinateur où sont stockés les dossiers des adeptes, les policiers trouvent un logiciel d’effacement des données en pleine action. Il est déjà trop tard et le dossier de Gloria Lopez a disparu. Pour se couvrir, la Scientologie aurait aussi envoyé un homme au domicile de Gloria le lendemain de son suicide, vraisemblablement pour faire le ménage. «Ma mère notait tout, elle avait des caisses entières remplies de documents. Or, sur place, on n’a même pas retrouvé ne serait-ce qu’une lettre d’adieu», explique Gwenn. Le «visiteur», un«officier de l’éthique en Scientologie» inconnu de Gloria, et dont la présence sur les lieux a été confirmée par témoins, n’a jamais été convoqué. Le même jour, Alain Tizioli, responsable des relations publiques de la Scientologie à Paris, proposait une importante somme d’argent aux enfants de la victime en échange de l’abandon d’éventuelles poursuites judiciaires. Refus de la famille. L’ex-mari de Gloria a lui aussi été «approché».Professeur d’histoire-géographie, il a été informé par ses élèves de la présence d’un homme qui recherchait des informations infamantes à son sujet. L’individu, comédien et scientologue notoire, aperçu notamment dans la
série Plus Belle la Vie (France 3), ne sera jamais inquiété par les enquêteurs. Un oubli de plus, que la famille de Gloria Lopez ne«s’explique pas».
Point de non-retour. Psychologiquement fragilisée par une décennie passée sous influence de la secte, Gloria atteint le point de non-retour en juillet 2006, soit six mois avant sa mort. Lors d’un séjour à Copenhague censé lui permettre d’intégrer la
Sea Org, l’organisation paramilitaire qui chapeaute la Scientologie en Europe, elle signe un contrat qui la lie à elle pour le prochain «milliard d’années». Mais elle apprend là-bas que, finalement, elle ne pourra plus évoluer dans l’organisation. La raison : ses dettes. Elle est piégée. A son retour, ses proches la trouvent amaigrie, déprimée. Un état de détresse que la secte n’ignore pas. L’organisation a même la solution : le PAB6, un programme de «désintox» réservé à ses membres souffrant de dépression. Le traitement miracle se résume en fait à effectuer des marches quotidiennes en lançant des pierres, une cure à l’eau plate et quelques vitamines.
Pendant les quelques mois précédant son suicide, Gloria évoque dans ses écrits ses premiers doutes sur son engagement dans la Scientologie : «Je sens que mon cycle est raté.» Elle est de plus en plus isolée, ses proches lui manquent. Mathilde, sa fille aujourd’hui âgée de 29 ans, n’a aucun doute sur la responsabilité de la secte. Elle assure que sans cet embrigadement, jamais sa mère n’aurait songé à mettre fin à ses jours : «Elle était antisuicide. Elle disait que, dans la vie, malgré toutes les choses négatives qui peuvent arriver, il faut se battre et ne jamais
renoncer.» Le 21 décembre 2006, il est 7 heures du matin quand Gloria Lopez se jette sous un train en gare de Colombes, les bras en croix et le sourire aux lèvres. Dans ses poches, les enquêteurs retrouveront la profession de foi du fondateur de la Scientologie, Ron Hubbard.

REPÈRES.

La Cellule d’assistance et d’intervention en matière de dérives sectaires (Caimades) était censée doter l’arsenal judiciaire français d’une cellule opérationnelle exclusivement dédiée à la lutte contre les dérives sectaires. Mais six ans après sa création, en 2009, ce fer de lance ne dispose que de six agents, alors que la cellule a une compétence nationale et qu’elle doit gérer en permanence une trentaine de dossiers. «Nous ne pouvons pas traiter toutes les affaires qui nous parviennent», déplore Philippe Guichard, le chef de l’Office central pour la répression des violences aux personnes, dont dépend la Caimades.
«Les sectes sont un non-problème.»
Emmanuelle Mignon quand elle était directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, en février 2008. Ces propos, publiés par l’hebdomadaire VSD dans le cadre d’un article sur la Scientologie, avaient suscité à l’époque une violente polémique.
En 2009, les deux principales structures de la Scientologie en France (le Celebrity Center et sa librairie) ont été condamnées à verser 600 000 euros d’amende pour escroquerie en bande organisée. Certains cadres de la secte avaient alors écopé de peines de prison avec sursis. Des décisions confirmées en octobre 2013 par la Cour de cassation.

D’une poignée de mastodontes à une nuée de microstructures

L’atomisation des mouvements sectaires complexifie la lutte contre l’embrigadement.
Par L.BU. ET É.G.
Les mouvements sectaires sont-ils en train d’échapper aux radars des pouvoirs publics ? Plus discrets et moins médiatisés qu’il y a vingt ans, ils sont en fait en pleine expansion : ils seraient plus de 600 aujourd’hui, contre moins de 200 au milieu des années 90. D’après un sondage Ipsos (1), commandé par le service d’information du gouvernement en 2010, un Français sur cinq - soit 13 millions de personnes - connaîtrait «personnellement dans son entourage» quelqu’un ayant été victime
de «dérives sectaires». En outre, le dernier rapport annuel de la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) souligne que les signalements étaient en augmentation de près de 25% entre 2010 et 2012. Pour autant, le nombre d’adeptes et sympathisants se stabiliserait à 500 000, signe de l’atomisation du phénomène : des structures moins grandes mais plus nombreuses, donc, ce qui complique la lutte contre les dérives sectaires et le travail d’information des associations.
Zeus. La Scientologie ou les Témoins de Jéhovah se faisant oublier, difficile en effet de sensibiliser le grand public à une cause en mal de symboles répulsifs forts. Si Zeus ou le Grand Monarque sont inconnus du grand public, ces gourous sont en réalité représentatifs de la nature des sectes aujourd’hui. Des initiatives individuelles, dont certaines ne fidélisent qu’une poignée de personnes. La confidentialité de ces microcellules impossibles à identifier avant que les victimes n’aient parlé explique la difficulté à les traquer. Zeus, un septuagénaire, était par exemple tranquillement installé sur le bassin d’Arcachon avant d’être interpellé en mars et mis en examen pour viols et abus frauduleux de l’ignorance ou de la faiblesse d’une personne. Ancien guérisseur, il se présentait comme un sage enseignant la philosophie grecque, et aurait abusé de femmes de tout âge lors de rites pervers.
Selon Serge Blisko, président de la Miviludes, la dynamique d’atomisation est née il y a environ dix ans : «Elle est contemporaine d’une période où les grandes organisations, bien identifiées du grand public, ont pris des coups. Il y a également l’effet d’une évolution sociétale plus globale : dans un monde plus individualiste, les gens adhèrent moins à de grandes structures. C’est ce règne de l’informel qui nous préoccupe le plus.» Face à la multiplication de groupuscules insaisissables, il devient très difficile d’établir un listing précis : «Si une liste était dressée, il faudrait qu’elle soit mise à jour presque quotidiennement. Nous sommes dans l’incapacité de compter», poursuit Serge Blisko.
Autre motif d’inquiétude : l’infiltration des mouvements sectaires dans de nouveaux domaines. Notamment, le champ médical. Mis en examen en mars pour abus de faiblesse, le leader du mouvement la Grande Mutation, un ancien chercheur du CNRS, prétendait pouvoir guérir les cancers et le sida à l’aide d’un simple pendule. Sous sa coupe, plus de 200 personnes, dont certaines avaient stoppé leurs traitements médicamenteux sur ses conseils. Le phénomène se diffuse aussi dans le secteur de la formation professionnelle et le monde de l’entreprise. En juin, une enquête préliminaire visant l’infiltration par la Scientologie d’Arcadia, une société du BTP, a été ouverte. Douze anciens salariés affirment avoir été contraints par leur hiérarchie de suivre des formations prodiguées par la secte.
«Charlatan». Enfin, en plus de ces missions, les acteurs de lutte contre les mouvements sectaires et manipulations mentales doivent désormais intervenir sur une problématique nouvelle : la radicalisation jihadiste (lire ci-contre). Annie Guibert, présidente du Centre contre les manipulations mentales, s’agace : «L’exécutif nous sollicite de plus en plus sur la question. Mais entre traiter le problème d’un charlatan qui arnaque dix personnes et le départ d’un adolescent pour la Syrie, il y a quand même une énorme différence. Nous aimerions nous sentir plus soutenus par le gouvernement.»
(1) Sondage réalisé par téléphone en septembre 2010 auprès de 962 personnes

« L’appel d’air est au niveau du jihadisme salafiste »

INTERVIEW. Pierre Conesa, professeur à Sciences-Po et à l’ENA : RECUEILLI PAR SYLVAIN MOUILLARD
Ancien haut fonctionnaire au ministère de la Défense, Pierre Conesa enseigne à Sciences-Po et à l’ENA. Pour le compte de la Fondation d’aide aux victimes du terrorisme, il a publié en décembre le rapport Quelle politique de contre-radicalisation en France ?
Où en est la lutte contre les sectes en France ?
La situation actuelle montre les limites du dispositif conçu pour lutter contre les dérives sectaires. Georges Fenech, ancien président de la Miviludes, expliquait que l’institution s’interdisait de toucher aux grands monothéismes ainsi qu’aux partis politiques sectaires, type Moudjahidin du peuple, au nom de la liberté de conscience et d’opinion. C’est un problème face à la montée du salafisme jihadiste, qui repousse les limites de la République. Ce mouvement a des objectifs politiques, et pas seulement religieux. Or, on se refuse à qualifier ce continuum intellectuel.
La Miviludes n’a pas su s’adapter ?
Elle a terminé un de ses cycles de vie. Il y a dix ou quinze ans, le problème c’était l’Ordre du temple solaire, les Témoins de Jéhovah. Des sectes sans ambition politique, au sens où elles se fichaient de ce qui se passait à l’autre bout de la planète. Cette forme de secte est moins prégnante aujourd’hui. Et la Miviludes se refuse à traiter celle qui est la plus attractive. Le gros appel d’air, il est au niveau du jihadisme salafiste. Pas sur les quelques dérives sectaires folkloriques... Dire que les mineurs qui partent en Syrie sont des gamins perdus n’est pas suffisant. Il y a un soubassement idéologique qui attire. Il faut comprendre comment on est passé du tiers-mondisme au jihadisme.
Que faut-il faire ?
L’islam de France doit dire ce qu’il accepte ou non. Quand l’Union des associations musulmanes du 93 publie un texte qualifiant l’imam de Bordeaux, Tareq Oubrou, d’«enjuivé», il faut le dénoncer. Les autorités politiques doivent le faire aussi. Le salafisme ne doit pas forcément être interdit, mais au moins interrogé. Cela permettrait de sortir de ce problème récurrent de la stigmatisation de l’islam. En cas de dérive, on pointerait du doigt non pas «l’islamisme», ce qui peut nourrir les amalgames, mais le salafisme. On rate l’occasion de se réconcilier avec la classe moyenne musulmane.
Pourquoi utiliser la grille d’analyse d’une dérive sectaire ?
L’avantage, c’est qu’une grille juridique existe déjà et qu’elle permet de traiter ce problème comme les autres dérives sectaires. Quand il y a, par exemple, des cas d’abus de faiblesse sur des mineurs qu’on aide à partir en Syrie, la loi de protection des mineurs permettrait d’intervenir. Ce n’est pas évident, bien sûr, car les choses se passent souvent loin de la France. Au-delà de la protection de l’enfance, il existe le dispositif pénal classique qui doit être appliqué systématiquement à l’encontre des prédicateurs qui tiennent des discours antisémites ou d’appels à la violence.
Source : Libération, 15 avril 2015