vendredi 17 mai 2013

Le marabout était plus caressant qu'efficace

Poitiers. Monsieur Bouba, voyant international, promettait de ramener l’être aimé. Et badigeonnait pour ça ses clientes d’un talisman liquide.

Il aurait pu me demander n'importe quoi je l'aurais fait, même de sauter par la fenêtre. Lui, c'est Monsieur Bouba, marabout international, célèbre voyant et médium. C'était écrit sur les tracts que les policiers ont retrouvés au domicile poitevin de ce Guinéen de 42 ans. Il vit en France depuis 2003 et exerce cette activité traditionnelle, comme son père en Guinée.
C'est un costaud qui s'avance à la barre du tribunal, un jean, des baskets et un portable dans chaque poche de la veste. Le quintal à vue d'œil. Avec une casquette, il passerait pour un rappeur à la mode, genre Big Ali. Avec un habit de pieux musulman, en revanche, ses victimes le prenaient pour un sage capable d'invoquer les esprits.
Pratiques rituelles
En juillet 2010, deux femmes déposent plainte contre Boubacar Diaby. Elles dénoncent des agressions sexuelles, un viol même. Elles se disent « totalement sous l'emprise » du bonhomme rencontré chez des amies. Toutes les deux traversent une période difficile, elles sont fragiles psychologiquement. Il propose de résoudre leurs soucis, il est spécialiste dans le retour de l'être aimé.
Pour ça, il leur demande de l'argent pour acheter le talisman  : un liquide dont elles doivent s'enduire le corps et les parties génitales. Les deux femmes racontent qu'il en profite pour les caresser, voire plus. Il nie les atteintes sexuelles. « Il aurait honte de coucher avec une blanche non excisée », assure son avocat. N'empêche, il passera la nuit chez l'une des victimes. « J'étais sous son emprise, consentante », dit celle-ci. Il réfute ses relations que la justice a requalifiées en atteintes sexuelles.
Il reconnaît, en revanche, les pratiques rituelles que lui commandaient « les esprits ». Il fait ça pour rendre service « et pour nourrir [ma] famille ». Il opine quand le président du tribunal raconte l'épisode de l'œuf déposé frais sous le lit de l'une des femmes, et qu'il leur présente noir et pourri le lendemain, comme un terrible présage. Un tour de magie que la jeune femme gobera. Comme les autres.
Un talisman liquide dont il faut s'enduire le corps et les parties génitales
Six victimes, au total, recensées par les policiers. Outre les deux femmes, il y a aussi des hommes. Là encore en détresse psychologique. Contre des euros, en espèces et en chèque (on en a retrouvé plusieurs à son domicile, non déposés à la banque), il promet de réparer les plaies qu'ils ont à l'âme. Et s'ils ne paient pas assez vite, « les diables seront mécontents ».
Le psychologue et le psychiatre qui ont expertisé Boubacar pendant ses quatre mois de détention provisoire, et aussi ses victimes, décrivent « une emprise caricaturale ». Traduit dans le code pénal, c'est une « contrainte morale qui annihile le raisonnement » des victimes. « Elles n'avaient plus leur libre arbitre », explique la procureure qui souligne la fragilité des victimes au moment des faits  : « Pas des idiots, mais des personnes qui avaient juste envie d'y croire. » Elle réclame deux ans de prison, « parce qu'il y a un risque de récidive ».
Xavier Cottet, l'avocat du marabout, insiste sur « un dossier qui s'est sacrément dégonflé ». Son client croit en ses pouvoirs de marabout « comme il croit en Dieu », et ne veut que faire le bien. Il n'aurait exercé ni violences ni contraintes et pratiquait des tarifs qui ne représentent pas une escroquerie selon lui  : « Sinon il faudrait traduire tous les rebouteux devant un tribunal. »
Le tribunal a condamné Boubacar Diaby à un an de prison dont huit mois assortis du sursis et à rembourser ses victimes.
Philippe Bonnet
Source:  La Nouvelle République, Vienne, Poitiers, 17 mai 2013
http://www.lanouvellerepublique.fr/Vienne/Actualite/Faits-divers-justice/n/Contenus/Articles/2013/05/17/Le-marabout-etait-plus-caressant-qu-efficace-1468753