vendredi 12 avril 2013

TÉMOIGNAGE POIGNANT

Solweig Ely, habitante du Castelbriantais, dont nous avions relaté l'histoire en décembre 2011, sous le titre « Sa vie brisée par un moine » était l'invitée de Marc-Olivier Fogiel sur RTL et de Benoit Duquesne, sur France 2 mercredi soir. Un téléfilm, Le silence des églises, diffusé le même soir, a relaté un sujet douloureux, basé, notamment, sur son témoignage : la pédophilie dans le clergé.

Source : L’Eclaireur de Châteaubriant, vendredi 12 avril 2013

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Solweig Ely, victime à 9 ans des caresses monacales

RÉCIT La jeune femme a écrit un livre sur sa plongée dans une communauté «sectaire».
Solweig Ely avait 5 ans lorsque ses parents ont brusquement reçu la foi, en 1985. Sa mère, alors atteinte d’une affection inconnue, se dit guérie par l’intervention d’un moine exorciste. D’athée, la famille devient farouchement catho. Les jupes bleu marine remplacent les jeans, apparition de la messe et du cathé, transfert de Solweig et de ses sœurs en école privée.
Solweig a 9 ans lors de l’installation familiale à l’Abbaye-Blanche de Mortain, dans la Manche, ce «grand départ» pour «une nouvelle existence de soumission au Seigneur», tous biens cédés, tous liens coupés. Ses parents ont décidé de devenir membres de la communauté des Béatitudes. Quelques mois plus tard, un moine entre le soir dans sa chambre, et lui fait subir des attouchements. Les dirigeants de la communauté, alertés, ferment les yeux. Son père et sa mère aussi. Ce moine, Pierre-Etienne Albert (lire ci-contre) recommencera régulièrement, pendant six mois. Il avouera, bien plus tard. Pour Solweig et pour 56 autres victimes.
Solweig Ely a aujourd’hui 31 ans. Physiquement, elle fait plutôt moins, la peau lisse, des joues rondes d’enfant. Quand elle parle, au contraire, on lui en donnerait 20 de plus. Elle a dû grandir vite. «Adulte à 9 ans», majeure émancipée à 16 ans, mère à 18 ans. Elle publie un livre, le Silence et la Honte (1). Sa sortie, la semaine dernière, précède de peu le procès de son agresseur, prévu mercredi à Rodez (Aveyron). Mais le livre, finalement, parle assez peu de lui. Solweig dit qu’elle ne cherche pas vengeance. Elle raconte surtout comment le fonctionnement «sectaire» de la communauté des Béatitudes a favorisé ces actes. Comment, aussi, le «silence» et la «honte» peuvent étouffer une famille, et les parents devenir complices.
«Sombrer». Ses tous premiers souvenirs des Béatitudes, lorsque la famille n’y allait qu’en visite, pour les fêtes du vendredi soir, restent «enchanteurs» : «tous habillés en blanc», adultes et enfants chantent et dansent d’interminables rondes. L’installation définitive marque la fin de l’émerveillement. Appelés à travailler bénévolement quinze heures par jour pour la communauté (ménage et cuisine pour la mère, entretien et travail à l’imprimerie pour le père), les parents Ely ne voient quasiment plus leurs enfants. En dehors des heures de classe, Solweig et ses trois sœurs de 13 ans, 6 ans et 18 mois sont confiées à la «garderie» de la communauté. Un lieu où les enfants traînent et s’occupent plus ou moins entre eux, sans qu’on ne leur propose d’activité. Solweig voit sa petite sœur de 18 mois «sombrer» : assise seule dans un coin toute la journée, elle se mure dans le silence. Le soir, les parents ont à peine le temps de les coucher qu’ils repartent «servir». Le week-end aussi.
L’autorité parentale, d’ailleurs, est déléguée au «berger», le chef du lieu. Toute décision (sortie scolaire, visite médicale) lui appartient. Les enfants deviennent «les enfants de la communauté».
Un soir de novembre 1989, alors que les parents de Solweig participent au dîner des adultes, Pierre-Etienne Albert entre dans sa chambre. Un baiser de bonne nuit sur le front. Puis, les soirs d’après, la même visite, un peu plus longue, d’autres baisers, sur les joues, sur la bouche, des caresses de plus en plus appuyées. «Il n’y a aucun mal à partager de l’affection au nom de notre amour pour Dieu», lui dit Pierre-Etienne. Aux Béatitudes, tout le monde répète à Solweig que le monde extérieur est «dangereux». Qu’au contraire au sein de la communauté il ne peut rien lui arriver de mal.
Adage. Un soir, le père de Solweig ouvre la porte de la chambre de sa fille cadette. Pierre-Etienne est assis sur le lit, en caleçon. Le père dit qu’il est l’heure d’éteindre. Et referme la porte.
Plus tard, la mère de Solweig lui dira qu’elle avait alerté les autorités communautaires sur l’attitude «trop proche» de Pierre-Etienne. En vain. Le père, lui, finit par reconnaître en 2008 qu’il avait «surveillé» le moine. Sans pour autant agir ni admettre la réalité des agressions. En 2010, le père de Solweig s’est suicidé.
Aujourd’hui mariée et mère de quatre enfants, installée dans une jolie maison d’un petit village d’Ille-et-Vilaine, Solweig dit qu’elle mène une vie «heureuse», mais qu’elle a «mis du temps» à se reconstruire. Longtemps, elle a fait sien l’adage «Aide-toi, et le ciel t’aidera». Le ciel n’a pas répondu. Elle a laissé tomber la deuxième partie du dicton.
(1) Editions Michel Lafon.
Par ONDINE MILLOT (en Ille-et-Vilaine)
Source : Libération, 23 novembre 2011,
http://www.liberation.fr/societe/01012373227-solweig-ely-victime-a-9-ans-des-caresses-monacales