lundi 26 août 2013

CHINE – Par la grâce de Satan

Dans la région de Xuanhua, évangélisée par des jésuites au XVIIe siècle, le Diable est partout: les exorcistes en font leur commerce

Textes et photos
PHILIPPE GRANGEREAU
Envoyé spécial dans la province du Hebei

On est mis sur la piste par un écho paru dans l'une des nombreuses gazettes catholiques clandestines de la province du Hebei, dans l'est de la Chine. L'article,
titré «L'exorciste du village des Cinq Puits» (1), signale l'existence d'une étrange pratiquante dans l'un des bourgs qui bordent les reliefs tourmentés de la Mongo-
lie intérieure, à 200 kilomètres à l'ouest de Pékin. Cette femme de 76 ans, surnommée
la vieille tante Gu, serait dotée de pouvoirs surnaturels lui permettant de chasser le Démon. «Tous les prêtres des alentours confient leur admiration pour cette matrone qui pratique l'exorcisme avec une grande expertise depuis plus de vingt ans», explique le récit, illustré par le cas d'un éleveur «habité depuis des années par Sadan» (Satan, en chinois). Plusieurs prêtres s'étaient relayés à son chevet, en vain. « Lorsqu'on approchait un crucifix du possédé, les doigts de ses mains devenaient noirs et effilés... Mais Tante Gu jeûna et pria pendant plusieurs jours et, à force de récitations du rosaire, de formules exorcisantes et d'aspersions d'eau bénite, eue finit par le guérir.»
Un voyage vers ce mystérieux village des Cinq Puits s'imposait. Il nous mène non loin de Xuanhua (naguère appelé Sûanhwa), où des missionnaires jésuites convertirent des populations entières dès le XVTIe siècle. Par la suite, des prêtres belges et français bâtirent une cathédrale et des dizaines d'églises. Beaucoup furent détruites par les armées boxers qui, au début du XXe siècle, massacrè- rent des flopées d'adeptes de la «religion du maître du ciel» (le catholicisme, en chinois). Les édifices furent rebâtis, mais les gardes Rouges iconoclastes de Mao se livrèrent à de nouveaux saccages dans les années 60.

Un nain sans visage, aux bras et aux jambes rétrécis
 

Au campanile de l'église du village des Cinq Puits, il ne reste plus qu'une cloche de fonte sur les trois installées initialement. «C'est une cloche française, fabriquée à Paris», dit fièrement le curé, un Mongol joufflu qui veille sur les 2000 catholiques de ce village de 6 000 âmes. Au-dessus du porche, il est inscrit en lettres dorées : «La voie, la vérité, la vie.»Sous la nef, près d'une statue de la vierge de Lourdes, on peut lire : «Le sang du Christ coule comme un fleuve.» «Dans les années 50, presque tout le monde ici était catholique, mais les persécutions et l'enseignement athée ont/ait leur oeuvre démoniaque», regrette le prêtre. Dans le presbytère, il s'assied dans un fauteuil placé pile dans l'axe d'une photo encadrée de «Bactuo Ershi» (Jean Paul II, en chinois). Puis il raconte qu'il a été privé de son passeport par les autorités lorsque celles-ci se sont aperçues qu'il était fidèle au Vatican et non à l'Eglise dite officielle qui prête allégeance au Parti communiste.
De fait, la coexistence est beaucoup moins pacifique que dans le Petit Monde de Don Camillo. «Ils nous font des tas de misères, nous convoquent au poste de police, mais nous ne renierons jamais le pape!», certifie le jeune vicaire de la paroisse, lui aussi membre de l'Eglise dite «du silence». La Chine compte, officiellement 77 millions de chrétiens (officieusement 130 millions). Parmi eux, 12 millions sont catholiques, seIon les chiffres officiels. En réalité, ils 
seraient au moins le double.
 Armée d'un grand chapelet et d'une
 bouteille d'eau de Lourdes, la fameuse maîtresse exorciste, qui habite à deux pas, ne se fait pas prier pour rappliquer au presbytère. Tante Gu est accompagnée de plusieurs paysans et de boutiquiers du voisinage. «Eux aussi sont exorcistes», signale nonchalamment le prêtre. Le village n'en compte pas moins de trente, ajoute-t-il. «Ce n'est pas du luxe, car le Diable est partout... »
Tante Gu, qui dit avoir quelques centaines de désenvoûtements à son actif, nous présente l'une de ses clientes, Mme Zhao, une paysanne possédée - techniquement parlant, un «énergumène» - qu'elle «traite» depuis plusieurs semaines. Le Démon lui apparaît le matin à l'aube. C'est un nain sans visage, aux bras et aux jambes rétrécis. Il traverse les murs et vient danser sur son lit. «Il est revenu ?» demande la professionnelle. «Non, pas depuis la dernière fois, répond son interlocutrice. Le chapelet et l'eau bénite ont été très efficaces. » «Si tu veux être sûre qu'il ne revienne pas, il faut te convertir», sermonne Tante Gu. Selon elle, ces «apparitions bénignes» chez sa cliente sont peut-être dues à une querelle de couple. «Son mari veut divorcer», croit-elle savoir. «Satan n'a jamais la même apparence», avertit l'expérimentée Tante Gu, décidément une véritable mine d'observations.
«le possédé tourne sur lui-même, émet des bruits gutturaux de vibration, et son visage se déforme. La bouche s'agrandit jusqu'aux oreilles et les yeux se déplacent vers tes tempes. »
·      Gu exorciste

Dans les cas extrêmes, poursuit elle, «le possédé tourne sur lui-même, émet des bruits gutturaux de vibration, et son visage se déforme. La bouche s'agrandit jusqu'aux oreilles et les yeux se déplacent vers tes tempes. »
« Je baigne dans un halo
de lumière »

Lorsque l'exorcisme est laborieux, il peut s'étaler sur vingt jours entiers, et «sept ou huit personnes ne sont pas de trop pour maintenir en place l’énergumène, dont les forces sont décuplées». Gu doit alors jeûner pour plus d'efficacité, et avoir sous la main plusieurs litres d'eau bénite. «Quand ils me regardent, tes possédés disent que je baigne dans un halo de lumière», assure-t-elle.
Elle puise son inspiration dans la grande épreuve qu'elle a subie durant la Révolution culturelle (1966- 1976): refusant de renier sa foi face aux gardes rouges
imprécateurs, elle a été
condamnée à mort. «Je me suis retrouvée dans un camp de travail avec plein de prêtres et d'évêques», rapporte-t-elle. Sa peine rniraculeusement commuée, Gu est sortie au bout de dix ans de détention (2).
Tante Gu et sa bande d'exorcistes s'expriment dans un dialecte abscons. Le prêtre, qui parle mandarin, doit traduire. Les premiers jésuites qui débarquèrent dans cette région, au XVIIe siècle, se trouvèrent confrontés au même problème Iinguistique. Et c'est précisément en raison de cet obstacle que la pratique de l'exorcisme finit par devenir des plus courantes dans ces campagnes.
«Le Démon a mélangé les langues locales de telle façon quil est très difficile de prêcher les saints évangiles», se plaignait le père jésuite Francisco Sirnoes dans son journal en 1693. Les premiers missionnaires, même ceux qui parlaient mandarin, ne purent communiquer que par le truchement de la langue écrite, qui en Chine a la particularité d'être indépendante de la phonétique. Tels des sourds- muets, ils échangeaient des notes en caractères griffonnés sur des bouts de papiers. Las, ils finirent par déléguer une partie de leurs pouvoirs sacerdotaux à des locaux convertis. Ces catéchistes se montrèrent zélés, baptisant à tour de bras des centaines de personnes - une pratique valide aux yeux de l'Eglise. Le Diable existe aussi dans la tradition chinoise, et ces fidèles hâtivement endoctrinés s'arrogèrent des pouvoirs d'exorcisme. Selon la loi catholique, ce rite est censé être réservé aux prêtres. Mais, sans doute alléchés par la taille du marché chinois de la conversion, les accommodants jésuites déléguèrent cette prérogative. On le leur reprocha lors de la fameuse «querelle des rites» qui les opposa au Vatican aux XVIIe et XVIIIe siècles.
«Convertir les possédés
au catholicisme»

Quoi qu'il en soit, le résultat est là : aujourd'hui, dans les diocèses ruraux de Chine, la conjuration du Démon est devenue une pratique de grande surface. Bien qu'en partie au courant, les autorités communistes ferment le plus souvent les yeux pour avoir la paix. Ce n'est que lorsque l'enjeu devient diplomatique qu'elles interviennent: la nomination d'évoques clandestins par Rome se termine souvent par l'incarcération de l'intéressé pendant une période plus ou moins longue.
«Au fond, le Diable est une bonne chose, reprend Tante Gu, car sa présence permet de convertir les possédés au catholicisme. » Elle et son équipe de 30 exorcistes baptisent ainsi
une dizaine de personnes par an. On fait appel à elle de très loin. «Une fois, se souvient- elle, je suis allée à Shanghai, pour aider un prêtre qui ne parvenait pas à extirper le Diable d'un énergumène. Ça nous a pris toute une semaine, mais on a réussi»
«Le Démon, intervient le prêtre, est surtout présent dans les lieux où il y a des catholiques. » «Si vous voulez rencontrer un grand exorciste, propose le curé, j'en connais un qui aurait converti au moins 700 personnes...» Cet homme d'une grande notoriété vivrait, dit-on, près de Handan, à 800 km au sud, dans la même province du Hebei – berceau du catholicisme chinois. Nous nous mettons aussitôt en quête de ce personnage.
Il s'appelle M. Zhang. Il a 55 ans. «J'exerce depuis belle lurette, et il m'arrive défaire un exorcisme par jour», se vante ce gros bonhomme souriant qui n'est autre que le valet du curé d'une ville proche de Handan. On tombe sur
lui après l'office du dimanche. Ce jour-là, une dame et sa voisine attendent l'air inquiet à la porte du presbytère. «C'est pour un exorcisme. » «Pas de problème», fait Zhang en les conduisant dans une pièce équipée d'un tabernacle et d'un crucifix surdimensionné.
La séance dure une demi-heure. Tapant des mains sur la tête de l'énergumène, Zhang lit
la formule biblique de l'exorcisme (traduite
en chinois), puis hurle crescendo : «Démon, va-t'en !» A la fin, la patiente promet de se convertir et repart sans drame.
« Ce n'est pas comme la dernière fois, remarque Zhangen s'esclaffant. Une possédée hystérique s'était jetée sur moi, et avait arraché mon chapelet avant que j'aie eu le temps de l'asperger d'eau bénite.» En expert averti, Zhang avait immédiatement démasqué l'identité du diable habitant cette furie : «Celui-là, c'était le démon Longwangye [l'esprit dragon de la mythologie chinoise que les paysans prient pour faire venir la pluie, ndlr], qui est très violent.» Mais le catholicisme chinois ne combat pas toujours les esprits de la tradition.
Le curé estime beaucoup M. Zhang : «il est aussi expert en géomancie, ce qui est utile pour déterminer la disposition des tombes dans les cimetières», observe l'homme de Dieu. Paro- les peu orthodoxes. Autant que celles
qui suivent : «H y a des centaines de shen [«des esprits»] qui habitent la nature, professe le prêtre. Pendant la fête du printemps, les gens font des cérémonies pour inviter les esprits chez eux, sans se rendre compte qu'il y a les bons, et les mauvais. Cela crée du désordre et Satan en profite pour s’immiscer dans les foyers. Alors, inévitablement, les enfants attrapent des maladies et, quand ça arrive, ils font appel à des sorciers taoïstes pour les soigner. Mais ces sortilèges ne marchent que quelques jours, et ça leur coûte pas mal d'argent, alors qu un bon exorcisme suffirait. Et en pais, nous, on fait ça gratis !»
(1) Le nom du village a été changé.
(2) Des dizaines d'évêques chinois ont passé de vingt à trente ans en camp de travail.
Source : Libération, 26 août 2013