dimanche 11 août 2013

L'arnaque de la voyance en ligne

INTERNET Les sites pullulent sur la Toile et cachent de curieuses pratiques. Certains professionnels du secteur réclament un grand ménage...


Les sites de consultation sur le Web sont accrocheurs
et à la gratuité trompeuse, PASCAL SITTLER/REA
Cela commence par une pub sur la boîte mail. Un, deux, trois jours d'affilée. Puis on se laisse tenter par un clic. Un tirage gratuit de tarot. Vais-je rencontrer quelqu'un? Mon partenaire est-il fidèle? A-t-il encore des sentiments pour moi ? Pour le savoir, rien de plus facile, en apparence... Il suffit d'enregistrer nom, prénom, date de naissance, de taper le prénom de la personne aimée et de choisir dans un panel d'une dizaine de médiums (médium auditive, astrologue, tarologue...) une interlocutrice pour un tchat gratuit. Madame Irma joue sur les doutes, annonce que le couple a encore un avenir, mais jonché d'obstacles. Et se fait soudain pressante : « Vous ne pouvez pas rester dans cette situation, vous devez m'appeler car en écoutant votre voix, je vais avoir des flashes. Je serai prête à répondre à vos questions. » Pour 4 € la minute ! Pour- suite de la séance par téléphone.
« Des affairistes sans aucun état d'âme»
Une hôtesse glisse un bonjour sec avant de demander les coordonnées bancaires. Au bout de vingt minutes, on entre dans le vif du sujet, après avoir fait les thèmes astraux et la compatibilité des chemins d e vie. L a médium maintient le suspense pour susciter l'envie de reprendre un rendez- vous. Une heure que le compteur tourne. La note est salée, 240 €. Le lendemain, vous recevez des messages frisant le harcèlement : « J'ai eu un flash, vous devez m'appeler maintenant ! J'ai la même date de naissance que vous, je suis connectée à vous, je vous ai vue vous rendre à mon anniversaire accompagné de l'homme que vous convoitez... »
Depuis cinq ans, des plates- formes de voyance en ligne pullulent, et l'été est la période propice pour appâter le client en mal d'amour. Selon l'Inad (Institut national des arts divinatoires), ces centres d'appel seraient plusieurs centaines en France. Derrière ces « 08 », se cachent des sociétés localisées en Tunisie, au Sénégal, en Hongrie ou même à Hongkong. « Ce type de sites échappe aux services fiscaux, grâce à des montages financiers bien ficelés: des sièges en Europe ou au Maghreb, des banques au Luxembourg ou en Suisse et des serveurs informatiques aux États- Unis. Ces sociétés génèrent des chiffres d'affaires colossaux (avoisinant parfois les 30 millions d'euros par an). La profession des arts divinatoires est devenue une profession d'affairistes sans aucun état d'âme », déplore Youcef Sissaoui, président de l’lnad qui cherche à moraliser le métier des voyants en les incitant à souscrire une charte de moralité qui permettrait à l'association d'avoir la main sur ces sites Internet en cas d'abus. Derrière les Lola, Cassandra et autres sobriquets exotiques, se cachent des salariés vissés à leur poste de travail à domicile, casque téléphonique sur la tête, payés au pourcentage et formés par des coaches à garder le client le plus longtemps en ligne. « On ne peut pas faire une consultation de voyance ̀ la minute. C'est de l'abattage [lire encadré], peste la tarologue lndiana Aubenque. C'est épouvantable pour les clients qui se font berner comme pour les médiums qui se laissent enfermer dans ce système. »
Youcef Sissaoui est encore plus sévère: « Ces voyants sont fabriqués de toutes pièces et apprennent par cœur des techniques de manipulation pour rendre les gens dépendants. Sur la centaine de milliers de professionnels en France, 2à5% sont de vrais voyants. On tombe très vite dans le phénomène de gourou, d'autant que ces plates-formes fonctionnent 24 heures sur 24,7 jours sur 7 ». Christine, 54 ans, a commencé il y a cinq ans à recourir à la voyance en ligne.
Elle est devenue totalement accro
et a dépensé plus de 30.000 € en
passant d'un médium à l'autre. «
C'était pour m'aider à surmonter
une séparation douloureuse. J'étais
dépressive, et après des mois de dépendance à la voyance, j'étais encore
plus détruite. C'est le pire choix que
j'ai fait dans ma vie, m'accrocher aux belles promesses de pseudo-voyants, au lieu de m'accrochera ma famille. »
Aujourd’hui, elle a recours aux services d’un magnétiseur…
UNE EX-VOYANTE À LA CHAÎNE TÉMOIGNE
Danielle*, 46 ans, est médium à Paris, elle a travaillé pour une plate-forme de voyance pendant un an.
« «  J'ai travaillé pour l'une des deux plus grosses plates-formes en France, et voici ce qu'il se passe derrière "le rideau". Tout d'abord, ces sociétés diffusent de la publicité mensongère, vantant les mérites de la voyance gratuite, mais en réalité, il n'y a
rien de gratuit, puisque lorsque le client arrive sur l'un des tchats des voyants, on lui annonce clairement la couleur : les voyances ne sont pas gratuites, mais toute consultation commence à partir de 29,99 €. En tant que médium, vous êtes dirigé d'une main de fer par les coaches de l'autre côté de l'écran, avec interdiction de fumer, de boire, de manger, et surtout surveillé en permanence. Dès que vous faites un pas de travers, vous recevez un mot d'un administrateur, et vous recevez des e-mails de menaces : mise à pied, menace de vous retirer de l'argent sur vos prestations... La société pour laquelle je travaillais a mis en place un système de podium à l'américaine, où le voyant doit enchaîner les voyances dites "en privé", ce système de voyance à la chaîne est une véritable course à la notoriété et crée, entre les voyants, une véritable tension. Seulement cette première place de podium est réservée à la voyante "fétiche" : S..., cette pseudo-voyante forte de sa "notoriété fabriquée" ne se gêne pas pour semer la zizanie entre ses confrères, au sein du site, et ce depuis son ouverture. Cette dame exerçant le métier de voyante avec un numéro de Siret correspondant à la réparation de biens matériels domestiques, donc rien à voir avec les métiers de la voyance...
* Le prénom a été changé.

ADELINE FLEURY

Source : Le Journal du Dimanche, 11 août 2013