lundi 9 septembre 2013

En Inde, la vie après la mort d'un rationaliste antimagie

Le projet de loi que Narendra Dabholkar, tué en août, défendait en vain depuis huit ans sera finalement examiné au Parlement du Maharashtra.

Un pont sur les flots gris de la rivière Mutha, dans la ville de Pune. Attachée à la balustrade, derrière quelques fleurs éparses et des bougies éteintes, une petite affiche : «On peut tuer un homme mais on ne peut pas tuer ses idées.» C’est à cet endroit que le docteur Narendra Dabholkar, 67 ans, est tombé sous les balles de deux tueurs à moto, le 20 août, lors de sa promenade matinale. Un crime froid, prémédité, contre un grand penseur rationaliste, qui menait campagne depuis vingt-cinq ans pour éradiquer les superstitions et l’intolérance religieuse. Le lendemain, Pune était en deuil, ses commerces fermés et les rues désertes.
 
«C’était un révolutionnaire, murmure Deepak Girme, très ému. Un homme comme lui est irremplaçable.» Collègue et ami de Dabholkar, Deepak militait avec lui au sein de son Comité pour l’éradication de la superstition (CES), fondé
en 1989. L’association lutte contre la «foi aveugle» et vient en aide aux victimes de faux guérisseurs de tout poil, des escrocs qui exploitent, sous un vernis religieux, la crédulité populaire et se livrent parfois à des rituels humiliants, dangereux, voire mortels.
«Poissons». «Nous avons traité des cas de personnes ayant subi des cérémonies d’exorcisme. Bien évidemment, cela n’a pas marché, il s’agissait de problèmes mentaux qui ne pouvaient être guéris que par un psychiatre. Nous avons aussi fait expulser de la ville un charlatan qui faisait avaler des poissons vivants à ses patients pour guérir leur asthme...» Deepak Girme se souvient d’une affaire sordide de sacrifice humain : «C’était un fermier dont la femme n’arrivait pas à tomber enceinte. Sur les conseils d’un sorcier pratiquant la magie noire, il a tué un garçon de 6 ans, le fils d’une famille pauvre du voisinage. Mais ce crime n’a pu être prouvé car les parents de la victime avaient procédé à la crémation et il n’y a pas eu d’autopsie. Ces sacrifices ont encore lieu, vous savez, des enfants "disparaissent". Mais la police ne s’y intéresse pas si ce sont des rejetons de familles pauvres.»
Au-delà des cas de superstition, le docteur Dabholkar luttait activement contre le système inégalitaire des castes, toujours très ancré en Inde. Le CES, qui compte de nombreux jeunes bénévoles, défend les droits des intouchables et facilite les mariages entre castes, qui restent souvent frappés d’interdit social. Deux jeunes de 23 ans, amis depuis le lycée, ont ainsi pu s’unir grâce au soutien du CES. «Nous avons fait un mariage civil en secret. Ma femme est d’une caste supérieure, explique le jeune homme, et sa famille n’accepterait jamais notre union, nous sommes en danger et nous devons rester discrets.» Les époux sont membres de l’association et tentent de diffuser son message de tolérance.
«Serviteurs». Deepak Girme a eu, lui, une révélation à travers des lectures lorsqu’il était étudiant à l’université. «J’étais très pieux dans ma jeunesse. Mais un jour, j’ai réalisé que, bien que mes parents soient riches et éduqués, d’après mon nom de famille, j’appartenais à la plus basse caste, celle des sudras, les serviteurs. J’étais donc un Hindou de troisième catégorie, né pour servir les hautes castes, un moins que rien, selon ce système. Et c’est là que j’ai commencé à questionner la religion. J’ai rejoint l’association créée par le docteur en 1992.»
Pour Deepak, la révolution que Dabholkar a lancée ne s’arrêtera pas avec la mort de son mentor. «Le pouvoir des hautes castes, qui dirigent l’Inde depuis 4 000 ans, est désormais remis en cause. Ce sont eux les responsables des malheurs de notre pays, ils veulent maintenir les autres en esclavage. Mais la démocratie, l’éducation, les valeurs occidentales libèrent les aspirations de ceux qui sont opprimés par cette doctrine. Et rien ne pourra plus endiguer ce mouvement.»
Ces dernières années, Dabholkar était de plus en plus populaire. «Grâce à la télévision, son discours touchait les masses et il est devenu une menace pour les fondamentalistes hindous», estime Deepak Girme. Il recevait beaucoup d’appels et de lettres d’intimidations. L’un des messages était clair : «Nous te ferons ce que nous avons fait à Gandhi [assassiné par un extrémiste hindou en 1948, ndlr].» Il refusait d’être mis sous protection car «il avait peur que ses collègues ne deviennent des cibles».
«Anti-hindou». Depuis huit ans, Dabholkar défendait aussi un projet de loi contre la superstition, la foi aveugle et la magie noire, qui a été amendé une trentaine de fois et était violemment dénoncé par l’extrême droite comme «anti- hindou». «Les groupes religieux ont eu peur qu’on touche à leur fonds de commerce, très lucratif. Rien qu’à Pune, par exemple, les ventes de guirlandes de fleurs destinées aux offrandes représentent beaucoup d’argent chaque jour», estime Deepak Girme. Cette loi contre la «foi aveugle» vise pourtant à protéger la population. «Elle interdit les rituels humiliants, explique l’activiste, comme obliger une personne à boire son urine et à manger ses excréments, ce qui est pratiqué lors de certains rituels d’exorcisme.»
Après l’onde de choc provoquée par l’assassinat de Dabholkar, le gouverneur de l’Etat du Maharashtra a finalement promulgué le projet de loi sous forme d’ordonnance. Valide six mois, elle devra être votée par l’assemblée locale pour se transformer en loi. Et les fondamentalistes hindous entendent bien s’y opposer en temps venu. Mais pour le moment, ils sont dans la ligne de mire de la police qui interroge toutes les organisations de la ville. Comme les agresseurs sont probablement des tueurs à gage, difficile de remonter jusqu’aux commanditaires.
Dans la ville de Pune, l’extrême droite hindoue reste très puissante et se décline en différentes organisations. Le RSS, une organisation militante liée au BJP (un parti nationaliste hindou), dispose d’un grand bâtiment au cœur de la ville. «Nous défendons la culture hindoue et travaillons à susciter un sentiment nationaliste, explique un responsable du centre. Mais nous n’avons absolument aucune connexion avec cet assassinat.»
Shambhu Gaware représente à Pune l’association extrémiste Sanatan Sanstha, instigatrice d’un attentat à Bombay
en 2008 contre un cinéma qui projetait un film historique sur une histoire d’amour entre un empereur musulman et une princesse hindoue. Sa mission : «Diffuser l’hindouisme à travers le monde.» En ce qui concerne Dabholkar, il soutient n’avoir eu qu’un conflit intellectuel avec lui. «Nous ne tuons pas les gens, notre nom a été injustement traîné dans cette affaire. C’est un complot mondial pour éradiquer l’hindouisme.»
Et Shambhu Gaware entend donc s’opposer en temps venu au vote de la loi : «Notre code civil est déjà efficace pour lutter contre la superstition. Et puis, qui va tracer la frontière entre foi et foi aveugle ? Les athées du CES ? La religion hindoue est elle-même fondée sur des miracles. Cette loi est contre la foi elle-même.»
Et même si elle est un jour votée, elle sera difficile à appliquer tant les croyances sont ancrées dans la société. Dans le quartier de la gare, un homme édenté vend de banales pierres étalées sur une bâche. «Elles soignent des problèmes de santé, comme la mauvaise circulation sanguine, une perte d’appétit par exemple», assure-t-il à une vieille femme en sari. La nouvelle mesure antisuperstition ne l’inquiète pas vraiment : «On ne peut pas nous interdire, déclare-t-il. Nous sommes indispensables à la société, vous savez.»
A côté des pierres, il vend aussi des talismans remplis d’épices, des bracelets en fils colorés et des petites sandales à 1 euro qui repoussent les mauvais esprits. Il sourit : «Cela marche seulement si on y croit, bien sûr.»
Célia MERCIER Envoyée spéciale à Pune (Inde)
Source : Libération, 9 septembre 2013