dimanche 15 septembre 2013

« La Légion du Christ viole 
nos consciences »

Xavier Léger, 38 ans, a passé sept ans dans la congrégation des Légionnaires du Christ. Il raconte son quotidien. 

Xavier Léger, à Lyon (Rhône) mercredi. Au second plan à gauche, l'église
traditionaliste et intégriste Saint-Georges. ROLLANDQUADRINI/KR IMAGES PRESSE

Comment êtes-vous entré dans la Légion du Christ?
C'était en 1997, j'avais 22 ans. Je participe alors aux JMJ de Paris. Lors d'un concert de « pop louange » dans une église, je vis une expérience qui m'a amené à la foi de façon brutale. Deux jours après, je suis abordé sur le Champ-de-Mars par un jeune diacre. Il m'explique qu'il appartient à une «jeune congrégation religieuse » et me convie dans sa communauté, dans le 16e arrondissement. Il a réussi à sentir mes fragilités personnelles, à user de sa force de persuasion pour me « capter » *. La force de la Légion du Christ tient principalement à la force de conviction de ses recruteurs.
Vous n'hésitez pas à clamer que la Légion est une secte...
On y retrouve tous les mécanismes sectaires, avec une spiritualité culpabilisante abreuvée des discours fanatiques de son gourou, Maciel. Tout est codifié : le réveil aux aurores, la façon de cheminer jusqu'aux douches, de monter les escaliers et même de manger. Nous sommes coupés du monde extérieur, nos courriers sont lus, nous avons droit à trois appels par an à notre famille. C'est une entreprise de négation de la personnalité, où la prière est utilisée comme vecteur de manipulation mentale. Tout légionnaire s’adonne à quatre examens de conscience par jour. Une fois par semaine, il doit le faire par écrit. Répondre, par exemple, à la question : « Est-ce que j'aime la Légion comme la mère qui m'a tout donné? » La Légion viole nos consciences.
Pourquoi avoir mis tant de temps pour en sortir?
Je vivais dans une tension in- terne, je n'arrivais pas à faire coïncider ma vision de la foi avec ce dont j'étais témoin à la Légion. Je croyais à un Dieu amour, celui que l'on me présentait était détestable. Mais le fait que la Légion bénéficie de toutes les faveurs du Vatican et des encouragements du pape Jean- Paul II ont fait taire ma conscience. J'étais certain que l'Eglise ne pouvait pas me trahir. J'étais pris au piège.
On parle d'une puissance financière. D'où vient l'argent?
Essentiellement de la captation d'héritages. Maciel avait bien rodé la technique : gagner l'amitié de veuves riches, les isoler de leur famille et les soulager de plusieurs millions. Il y a le cas de Gabrielle Mee aux États-Unis, morte en 2008, à qui la congrégation a soutiré 28 millions de dollars. Sa nièce est en procès pour récupérer l'héritage. En France, j'ai participé à un « déjeuner séduction » avec Dorothy de Premio Real, qui avait épousé un membre de la famille Rockefeller.

Le Vatican était au courant des agissements de Marcial Maciel depuis la création de la Légion ?
Au Vatican étaient consignés 213 documents, la plupart des lettres de dénonciation des crimes de Maciel. Les premières remontent à la fin des années 1940. Au début du pontificat de Benoît XVI, des prélats ont ouvert toutes les archives relatives au père Maciel. En 2004, certains d'entre eux ont fait remonter ces documents à un universitaire mexicain, Fernando Gonzalez. Le scandale a éclaté au Mexique. En 2006, le pape a demandé à Maciel de se retirer. Benoît XVI aurait dû dissoudre la congrégation, au lieu de quoi il a cadenasser le dossier.
 Avez-vous connaissance, en France de cas de pédophilie dans la Légion ?
Deux séminaristes légionnaires ont été accusés de pédophilie en mai 2013 pour des faits révélés par l'évêque de Chartres. Je connaissais très bien l'un d'entre eux. Ils s'étaient livrés à des attouchements et agressions sexuelles envers des élèves de l'école apostolique de l'Immaculée- Conception, à Méry-sur-Marne, en Seine-et-Marne. Ils ont été condamnés à deux ans de prison avec sursis. Mais la congrégation n'a pas été inquiétée. Pire, elle s'est constituée partie civile ! Et les familles ont fait le choix de ne pas attaquer la congrégation car il ne faut pas toucher à l'Église. La Légion est prête à tout pour sauver ses intérêts : même à  jouer à la victime et à se décharger sur les abuseurs, lesquels ne sont que les derniers échelons d'un système.
Vous êtes entré en guerre contre l'Église ?

J'affirme haut et fort que les papes Jean-Paul II et Benoît XVI ont offert sur un plateau l'Église à une organisation criminelle fondée par un homme accro à la morphine, qui a violé au moins une cinquantaine d'enfants dont les siens, qui est polygame, menteur et manipulateur. A.F.
*Moi, ancien Légionnaire du Christ, avec Bernard Nicolas (Flammarion).
Source : Le Journal du Dimanche, dimanche 15 septembre 2013