samedi 22 février 2014

Drôme : Les brebis interdites de médecine douce

Dans la Drôme, Sandrine Lizaga, éleveuse, se voit reprocher d'avoir donné à ses bêtes des huiles essentielles. L'application d'une législation qui fait barrage aux soins naturels

Par LAURE NOUALHAT
Tout a commencé avec un petit bout de femme et son troupeau de brebis. Sandrine Lizaga s'est installée il y a trois ans dans le village de Bourdeaux (Drôme) pour y faire du fromage. La paysanne élève 60 brebis selon les critères de l’agriculture biologique. Avec leur lait, elle confectionne des tomes qu'elle vend sur les marchés. En été, ses bêtes broutent l'herbe fraîche du Vercors, et lorsqu'il leur arrive un pépin, Sandrine
les soigne. «Quand elles sont gravement malades, j'utilise des antibiotiques, assure l'éleveuse, mais pour les bobos du quotidien, les traitements antiparasitaires, je leur donne des plantes. » Désinfecter le cordon ombilical d'un agneau avec de l'huile essentielle de lavande, soigner un rhume grâce à une infusion de thym, traiter les parasites avec de l'huile essentielle d'ail, autant de soins que Sandrine pratique sans se poser de questions. Jusqu'à son dernier contrôle de la Direction départementale de la protection des populations (DDPP), le 6 août.
Ordonnances vétérinaires
Ce jour-là, le contrôle relève du volet «sanitaire» et «bien-être des animaux», il fait partie de ceux qui conditionnent le versement des aides européennes de la Politique agricole commune (PAC). Pour Sandrine, environ 15 000 euros sont en jeu. Le contrôle se déroule à merveille jusqu'à ce que les inspecteurs découvrent des flacons d'huiles essentielles et des tubes de granulés homéopathiques. Ils réclament des ordonnances vétérinaires que l'éleveuse n'a pas. «Quelques jours plus tard j'ai reçu deux courriers qui m'ont demandé de modifier mes pratiques, sous peine de perdre mes aides de la PAC. Jamais mon vétérinaire réfèrent ne m'avait fait d'ordonnance pour ces produits... Je suis tombée des nues. » L'éleveuse décide alors d'alerter son syndicat, la Confédération paysanne, pour dénoncer une situation «hypocrite» et «absurde». Vétérinaires, éleveurs, herboristes ou producteurs de plantes médicinales alertent à leur tour sur les risques encourus par la santé naturelle, menacée par les droits français et européen. Hypocrite, la situation l'est en effet
parce que le soin par les plantes est la médecine la plus ancienne au monde. Absurde, elle l'est aussi parce que la législation actuelle est incohérente.
La réglementation freine fortement le développement des médicaments vétérinaires à base de plantes. Dans une note sur le statut juridique de ce type de produits, l'Agence nationale sanitaire de l’alimentation, de l'environnement
et du travail (Anses) est très claire : «L'usage de produits à base de plantes dans le cadre de médecines alternatives en lieu et place de médicaments chimiques, notamment dans le cadre d'une pratique de réduction d'usage de certaines catégories de médicaments tels que les antibiotiques, entraîne de facto , pour ces produits, le statut de médicament vétérinaire. » Or, un médicament vétérinaire ne se cueille pas dans les prés ! Il doit être évalué par l'Anses et obtenir une autorisation de mise sur le marché (AMM) avant d'atterrir dans une étable ou une bergerie, ce qui exige d'effectuer l'ensemble des essais d'innocuité et d'efficacité. Même si la procédure vient d'être simplifiée, elle reste un barrage : une quinzaine de médicaments à base de plantes seulement ont obtenu une AMM dans le domaine vétérinaire en Europe.
Cueillir l'ortie, le cassis
Les associations en faveur des préparations naturelles peu préoccupantes (PNPP) s'inquiètent de ce parcours fastidieux alors qu'on trouve des huiles essentielles dans toutes les boutiques bios pour des usages sanitaires, cosmétiques
ou alimentaires. Alors que les brebis se régalent de fougères, prêles et buis en pleine nature et que les éleveurs n'ont qu'à se baisser pour cueillir ortie, cassis
ou pissenlit et préparer eux-mêmes leurs soins. «Le consommateur prend son propre risque. L'éleveur, ha, est soumis à une réglementation stricte pour protéger le consommâtes final», signale Jean-Pierre Orand de l'Agence nationale du médicament vétérinaire. «La législation
sur les plantes est calquée sur celle du médicament de synthèse, c'est absurde», s'émeut Philippe Labre, vétérinaire et formateur en médecines naturelles. D’après ce praticien, «on utilise un argumentaire scandaleux pour éliminer l’énorme intérêt des plantes, et nous sommes dans l'interdiction de solutions inoffensives à 99%». Rappelons que le cheptel français est un gros consommateur d'antibiotiques (782 tonnes vendues en 2012) et que l'antibiorésistance est devenue un problème de santé publique pour les animaux et les hommes. Au-delà du cas précis des médicaments, c'est l'ensemble des plantes utilisées au jardin, dans la cuisine ou pour se soigner qui sont dans le collimateur du ministère de l'Agriculture et de Bruxelles. Selon la réglementation européenne, toutes les PNPP (purin d'ortie, tisanes, décoctions, etc.) sont soit des substances de base, soit des substances à faible risque, mais toutes doivent être approuvées. «Des dossiers de candidature à l'approbation communautaire sont en cours d'évaluation, depuis fin 2011 pour la prêle», explique Patrice Marchand de l'Institut technique de l'agriculture biologique. Décider de ne pas classer les PNPP dans les produits soumis à AMM serait pourtant peu coûteux, simple à mettre en œuvre, et contribuerait de manière évidente à la réduction des pesticides. Au moment où le ministère vante le tournant agro-écologique de l'agriculture française, dommage que les pratiques ancestrales et naturelles soient à ce point disqualifiées.
Source : Libération, 21 février 2014
Note du CIPPAD : il convient de préciser que le docteur Philippe Labre, vétérinaire de Haute-Savoie interviewé dans l’article, est un ardant promoteur de « la santé sans médicament : alternative en élevage ». En avril 2011, le projet d’ouvrir un  cabinet dédié à des pratiques non validées, a conduit Conseil Régional de l'Ordre des Vétérinaires Rhône-Alpes à lui interdire d’exercer pendant deux ans, dont une année avec sursis.