samedi 22 mars 2014

La Réunion - Le moine qui exploitait la misère

TRINUNAL CORRECTIONNEL. Sous couvert d’aider des nécessiteux, Pascal B. s’est rempli les poches. Ce commerçant saint-louisien, auto-proclamé moine hindou, a obligé pendant plusieurs années des sans-abri à travailler gratuitement pour son association, et lui verser de l’argent en échange d’un lit dans un centre de méditation. Il a été condamné hier à un an de prison et 25 000 euros d’amende.
SAINT-LOUIS
Froc de bure orange, mains plaquées contre les côtes, regard tourmenté. On donnerait Bouddha sans confession à Pascal B. Lui, en tout cas, ne comprend pas cette accusation d’abus de faiblesse de personnes vulnérables et de travail dissimulé, qui lui vaut de se retrouver à la barre du tribunal de Saint-Pierre. Commerçant saint-louisien adepte de "pratiques spirituelles", le trentenaire a exploité une dizaine de crédules en galère au prétexte de les aider, entre 2009 et 2012.
Sa stratégie : héberger des nécessiteux dans son ashram à Saint-Louis, et une maison à Saint-Paul, en échange de 200 euros par mois ; et leur faire ramasser gratuitement des déchets pour son association, Sarada Devi SOS Solidarité. Sur le papier, la structure assurait "mener des actions sociales et humanitaires", "aider des personnes en difficultés, enfants et adultes" ; leur assurer un "accueil d’urgence et un hébergement, des aides alimentaires, un soutien moral et psychologique en collaboration avec les services habilités" ; et "promouvoir l’insertion sociale ainsi que les activités culturelles et la protection de l’environnement". La réalité est moins jolie. Les "personnes en difficulté" étaient soumises à un règlement intérieur pointilleux, des horaires de travail stricts, et une taxe financière conséquente pour des bénéficiaires du revenu minimum d’insertion. La situation a été révélée par une assistante sociale après une discussion avec un sans-abri rançonné par Pascal B.
Des victimes affamées
"Je ne les ai jamais obligés à travailler", proteste l’intéressé avec un ton soigné. Convaincu de sa propre générosité : "J’ai essayé de faire ce que je pouvais pour aider ces gens. Je ne suis ni une assistante sociale, ni un grand chef d’entreprise".
Tout amateur qu’il se dise, son affaire lui a rapporté gros. Plusieurs sponsors comme le Rotary Club ou Mobirun ont arrosé l’association, croyant faire œuvre de charité. Des dizaines de milliers d’euros en chèque ont alimenté le compte personnel de Pascal B.
À sa décharge, seule une des sept victimes recensées par les enquêteurs est venue témoigner, et de façon plutôt bienveillante. Arsène M. ne semble pas comprendre avoir été abusé. "J’étais libre de mes horaires... Sauf quand il y avait quelque chose à faire". Les yeux de ce quadragénaire naïf s’écarquillent au fur et à mesure de l’audience, à la vue de son ancien mentor malmené par les magistrats. Des détails lui reviennent en tête : des bleus sur le corps d’un camarade, le récit d’une punition à "coups de savate sur le visage"... Les travailleurs sociaux qui ont reçu les autres victimes évoquent "des personnes désorientées, éprouvées, voire affamées". L’une d’elles n’a pu s’empêcher de manger la baguette de pain posée sur le bureau de la psychologue qui l’a entendue après les faits. Un glouton incapable de s’adapter au régime végétarien en vigueur à l’ashram, rétorque en substance l’accusé. "Sa famille l’a déposé comme un panier de linge sale devant chez moi". Selon lui, même les services sociaux, débordés, lui envoyaient des SDF. Au parquet, on retient de cette affaire les sommes rondelettes récupérées par le prévenu. "Vous voyez ici que l’humain et l’humanité s’arrêtent à un compte en banque", commente le procureur écoeuré, en requérant un an de prison ferme, un an avec sursis, et 25 000 euros d’amende.
"Je crois que monsieur B. ne vit pas dans son époque, avance Me Eric Ah-Kwan, chargé de le défendre. Il se croit en Inde, et fait ce qu’il veut. » L’avocat plaide une mauvaise connaissance de l’administration, réfute l’asservissement de qui que se soit. "Je ne me servais pas de l’association pour m’enrichir", clame son client, à la limite de l’indignation contre "la justice". "Je suis toujours fauché, et je continuerai toujours à faire du social. Mais j’ai pris la claque. J’y réfléchirai". Peut-être pendant l’année de détention à laquelle il a été condamné, assortie d’un an supplémentaire avec sursis, et 25 000 euros d’amende.
Emeraude Zorer
Source : Clicanoo, Le Journal de L’Ile de la Réunion, 21 mars 2014,
http://www.clicanoo.re/index.php?page=imprimer&id_article=411359