samedi 5 avril 2014

Dieppe - Ils pratiquent la médecine chinoise - Exercice illégal de la profession de kiné ?

On pouvait presque croire que le président endossait le costume d'avocat de la défense, mardi dernier, au tribunal de Dieppe. Deux prévenus comparaissaient à la barre pour exercice illégal de la profession de masseur-kinésithérapeute et celle de médecin. Ce qu'on leur reprochait, c'était de faire des massages sans avoir le diplôme. Mais le juge Alain de Kermerchou semblait acquis à leur cause dès le départ, autant sur le fond que sur la forme de cette affaire, et le « coup de gueule » ne s'est pas fait attendre.
« Je suis sidéré qu'on ait intercepté les appels téléphoniques de ces personnes, épluché leurs comptes, avant même de procéder à leur audition. On les a traitées comme des grands criminels ». C'est dit.
Elle, a 57 ans, tient un magasin de vêtement à Gournay-en-Bray. De temps en temps, elle s'éclipse pour pratiquer des massages de la médecine chinoise à des patients au 2e étage.
Lui a 44 ans. Ancien ingénieur dans l'agroalimentaire, il travaille à Dieppe la médecine chinoise, à raison de 10 à 15 patients par semaine, pendant une heure et pour 50 euros. Il pratique des massages et l'acuponcture. Pour s'installer, ils ont fait quatre années d'études à la Fédération nationale de médecine traditionnelle chinoise (FNMTC).
Et mardi dans la salle d'audience, on a clairement le droit à un cours sur la médecine chinoise : « Pouvez-vous donner une définition, quels types de massages pratiquez-vous, qu'est-ce qui diffère de la médecine occidentale, quid de la prise en charge du patient, comment on se forme, ce que vous faites est-il risqué ? .... »
Grosso modo, la médecine chinoise, « qui a 3 000 ans de pratique », insiste l'avocat de la défense, c'est traiter le malade et non la maladie. Pour un nez qui coule, alors que le médecin occidental donnerait sûrement un médicament, le médecin chinois, lui, va parler avec le patient, « partir du symptôme pour arriver à un syndrome », complète l'avocat. Et c'est aussi une histoire d'énergie, de point de tensions, un intérêt au rapport physique/mental.
De paradoxes en paradoxes
Elle, comme lui, ils ne comprennent pas pourquoi ils sont là. Ils ont un diplôme de la FNMTC. « C'était très choquant d'être interrogée par sept policiers, de voir ma maison perquisitionnée », avoue la femme. Ce qu'ils font, ce sont des massages, pour détendre les gens et calmer leur douleur. « Ce n'est pas dangereux », disent-ils.
Outre l'incompréhension dans ce tribunal, les paradoxes et contradictions de l'affaire ne manquent pas. D'abord, l'Urssaf. « Ces gens sont déclarés à l'Urssaf pour cette activité de médecine chinoise, on prend leur argent, mais on va leur dire que c'est illégal ? », s'étonne l'avocat de la prévenue.
Autre fait déroutant, les écoles qui forment à la médecine chinoise en quatre ans sont autorisées par la loi, donc on laisserait des gens se former pour qu'ils ne puissent pas exercer ? « On peut faire le parallèle avec l'ostéopathie, qui n'a pas été reconnue pendant longtemps, et qui maintenant l'est complètement », explique l'avocat. Et ce qui décrédibilise l'affaire au plus haut point pour ce même avocat, c'est que seules ces deux personnes sont poursuivies alors que beaucoup d'autres exercent : « On vient vous dire qu'il y a danger pour les patients, et là on va tirer au sort deux praticiens, pris au hasard, et laisser tous les autres exercer ? Les poursuites manquent de sérieux ».
Mais pour la procureure Ophélie Spaeter, la loi, c'est la loi. « On peut regretter que la loi n'autorise pas ces pratiques, mais ce n'est pas la question ici », scande le ministère public. Elle réclame 4 000 euros d'amende avec sursis pour l'homme, qui n'avait pas déclaré tous ses revenus, et 2 000 avec sursis pour la femme, et souhaite que tous deux soient interdits de pratiquer la médecine chinoise.
« Mais c'est vous qui faites la loi », lance l'avocat à l'attention du juge. L'affaire a été mise en délibéré, réponse le 6 mai prochain.
Source : Les Informations Dieppoises, 4 avril 2014