lundi 14 avril 2014

Evangélistes – « Dieu vous enverra un texto pour vous remercier »

SOPHIE BOUILLON ENVOYÉE SPÉCIALE À LAGOS (NIGERIA)
REPORTAGE «Je suis un gagnant... c’est mon année. Amen !» Surfant sur la vague d’une économie florissante, les Eglises évangélistes prospèrent. A l’heure de la quête, foi en la réussite aidant, la coupe se remplit. De Christ Embassy en World Assembly, visite des cultes un dimanche à Lagos.
«Lors de ma première convention financière, en 2011, Dieu m’a parlé ! Alléluia !» Micro en main, pasteure Elvira s’adresse à 3 000 fidèles de Christ Embassy, l’un des innombrables lieux de culte de Lagos, capitale économique du Nigeria. Une infime partie des 40 millions de Born Again («nés à nouveau», chrétiens évangélistes) du pays. «Et vous savez ce qu’il m’a dit ? Elvira, donne-moi un demi-million de nairas [2 200 euros, ndlr]. Amen !» Pasteure Elvira est une femme magnifique d’une quarantaine d’années, habillée d’un tailleur bleu marine bien repassé. Mince, avec un accent britannique travaillé, elle respire l’opulence et tente de convaincre la foule de participer aux journées de convention financière organisées par son Eglise.
Un jour, si Dieu le veut et s’ils sont assez généreux, peut-être deviendront-ils comme elle. «Dieu m’a dit : "Donne-moi 500 000 nairas, car j’en ai besoin pour corriger quelque chose dans ton futur." Si je n’avais pas répondu à l’appel du Christ, Dieu seul sait où je serais aujourd’hui ! Que Dieu est bon !» Et à la foule d’exulter : «Amen.» Derrière l’autel, la photo de son employeur apparaît, leur demi-dieu, le pasteur Chris Oyakhilome, souriant lui aussi, dans un costard blanc immaculé rehaussé d’une cravate rouge. Le fondateur de Christ Embassy a le regard perdu vers les cieux. Il tient un iPad, avec - sans doute - sa toute dernière application pour y lire la Bible. Sur le rythme d’un «Notre Père», la voix grave, les yeux cloués au sol, 3 000 fidèles prient en chœur : «2014 sera l’année de la grandeur ; 2014 sera l’année de la prospérité ; je suis un gagnant ; l’autorité de Dieu tombera ; la nation vaincra. C’est ma saison ; c’est mon heure ; c’est ma semaine ; c’est mon jour ; c’est mon mois ; c’est mon année. Amen.»
En attendant les journées de convention financière qui auront lieu la semaine suivante, les fidèles devront d’abord partager leur premier salaire de l’année avec Dieu. «Les Evangiles expliquent que les enfants de Dieu doivent partager les fruits de leur première récolte. Aujourd’hui, nous n’avons plus de fruits, nous avons du cash, de l’argent, des chéquiers. Mais c’est pareil !» poursuit pasteure Elvira, infatigable, souriante et douce, malgré la chaleur accablante qui s’abat sous la tente. Un voisin signe son chèque. Au dos, il y laisse un message, comme un enfant écrirait au père Noël : «Merci Jésus de m’avoir offert mon premier salaire de l’année.» Puis il se dirige vers l’autel, le pas léger, levant son chèque vers le ciel, avant de le glisser dans la boîte à offrandes. Amen.
ELÉGANT POUR RECEVOIR LES GRÂCES DU SEIGNEUR
Dans l’assemblée, les femmes s’éventent avec leur enveloppe de dons, rajustent leur robe et gigotent sur leurs talons hauts. Les hommes inspectent leur chemise pour s’assurer que la chaleur n’a pas laissé de marque de transpiration avant de s’avancer vers pasteure Elvira. Il faut être digne de recevoir les grâces du Seigneur. Elégant. Riche. Ou du moins le paraître. Car si Dieu vous aime, il vous a gracié de sa bonté à coups de nairas. Selon Forbes, la fortune du pasteur Chris Oyakhilome est estimée entre 20 millions et 40 millions d’euros. Une jolie bénédiction. Si Dieu ne vous aime pas, cela signifie que vous avez péché. Et l’enfer n’est jamais loin au Nigeria.
Voici l’heure de la quête. Sur le mur, l’icône du pasteur Chris veille. «N’oubliez pas d’inscrire vos noms et coordonnées téléphoniques sur le formulaire et de le glisser dans l’enveloppe. Dieu vous enverra un texto pour vous remercier de votre générosité. Dieu vous rendra au centuple ce que vous lui accordez», promet la prêcheuse. Alléluia.
Il est midi, la température frôle les 40°C. Les milliers de fidèles, prêts à affronter une autre semaine dans le chaos de Lagos, sortent de la tente, avant de s’engouffrer dans des transports en commun bondés à Lekki, quartier de la nouvelle bourgeoisie nigériane de Lagos, il n’y a toujours pas de macadam, la rue est défoncée par les nids de poule et les égouts sont à ciel ouvert. Les fils électriques ont tissé leur toile, indénouable, autour des poteaux de bois.
Derrière l’immense tente de Christ Embassy, un grand bâtiment en béton se dresse fièrement : House on the Rock aurait presque la taille d’une cathédrale sans clocher. Fondé pour la classe supérieure, ce lieu de culte attire la riche élite de Lagos qui a fait fortune dans le pétrole, les banques ou la politique. Dans le pays d’Afrique où l’on compte le plus grand nombre de milliardaires, ils représentent un marché lucratif que les Eglises s’arrachent. Et pour cette élite, venir à ces services est une consécration en soi, une preuve d’ascension sociale.
A l’intérieur, les colonnes sont en marbre. La clim souffle un luxe glacial. Sur les centaines de fauteuils de velours rouge, il reste des enveloppes, joliment décorées d’une photo couleur : un verger rempli d’arbres en fleurs. «Je te rendrai la dîme de tout ce que tu me donneras» (Genèse 28 : 22).
Dieu est partout au Nigeria, dit-on. Alors que le nord est en proie aux groupes extrémistes musulmans, notamment les islamistes de Boko Haram, le sud, chrétien, ne cesse de s’évangéliser.
Le pays de 170 millions d’habitants est divisé. «Mais tous partagent cette idée que tant qu’il y aura des infidèles, le diable rôde», explique Ruth Marshall, professeure en théologie à l’université de Toronto, spécialiste des Eglises pentecôtistes au Nigeria. Au nord, on tranche la gorge des infidèles. Au sud, on les convertit en masse par la promesse d’un miracle financier, d’une guérison et par la peur de l’enfer
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Source : Libération, 12 avril 2014,
http://www.liberation.fr/monde/2014/04/11/nigeria-dieu-vous-enverra-un-texto-pour-vous-remercier_995593