mardi 13 mai 2014

Abus sexuels - «Tout le monde savait ce qu’il se passait»

Le monastère de Fischingen en Thurgovie a levé le voile lundi sur les violences subies dans son école et son foyer, dans les années 70. «Certains nous voient comme le diable, d’autres comme des pionniers», commente le directeur, Werner Ibig, qui a réclamé l’enquête.
Logé au fond d’un vallon verdoyant de la campagne thurgovienne, le monastère de Fischingen jouit d’un calme propice à la méditation. Le silence règne dans les longs couloirs de pierre, recouverts de crépi blanc.
Mais ces murs, construits au XIIe siècle, n’ont pas toujours connu cette sérénité. L’édifice religieux abritait dans les années 70 l’école secondaire et le foyer de Saint-Iddazell. Des centaines d’enfants y logeaient... et subissaient des maltraitances: corrections à coups de ceinture et de trique, privation de nourriture, humiliations et abus sexuels. Une enquête présentée lundi devant la presse lève le voile sur ces années sombres. Le rapport, accablant, a été réclamé par les responsables actuels du lieu.
Werner Ibrig semble serein, presque soulagé de pouvoir expliquer sa démarche. Le directeur de l’association du monastère nous accueille sur le pas de la porte de l’édifice religieux. L’homme vêtu d’un complet n’est pas un religieux: instituteur de formation, il dirige l’association qui chapeaute désormais un hôtel pour séminaires, un restaurant, une menuiserie, et une école, sans lien avec celle de Saint-Iddazell, fermée en 1978. Mais le monastère héberge encore neuf moines au premier étage de la bâtisse. Deux d’entre eux travaillaient dans l’école de Saint-Iddazell et sont accusés d’abus par les anciens élèves.
Le Temps: Qu’est-ce qui vous a motivé à demander cette enquête?
Werner Ibig: Quand j’ai repris la direction du monastère il y a 13 ans, j’ai découvert toutes les archives qui sommeillaient dans une salle, soit un millier de dossiers concernant d’anciens élèves. Je me demandais comment préserver ce patrimoine historique. A l’occasion de notre jubilé en 2005, je voulais en faire un livre mais je n’ai trouvé personne pour s’y plonger.
D’anciens élèves m’ont également contacté pour venir chercher des copies de leur dossier. C’est ainsi que j’ai eu les premiers témoignages négatifs, en 2006. Six ou sept d’entre eux m’ont raconté leur calvaire. J’ai compris alors ce qui s’était réellement passé.
En 2012, l’un d’entre eux, Walter Nowak, s’est confié au Tages-Anzeiger . Je me suis dit que nous devions absolument agir et enquêter sur le passé du monastère. C’était une tendance de fond également en Allemagne et en Autriche.
– Pourquoi avoir attendu si longtemps, entre les premiers soupçons et le début de l’enquête en février 2013?
– Il y avait d’abord un problème financier: il fallait des fonds pour cette enquête. Puis, il y avait toutes ces archives, en vrac, non classées. En 2012, nous les avons remises aux Archives du canton de Thurgovie, ce qui nous a permis de les répertorier et de les rendre utilisables. J’ai pensé alors à l’historien Thomas Meier. Il a notamment enquêté et écrit sur les enfants jenisch, retirés à leurs parents, dans les années 60. Nous lui avons confié ce mandat.
– Est-ce que les articles dans la presse ont joué un rôle déterminant?
– C’est sûr que la pression publique nous a motivés à le faire maintenant. Mais nous l’aurions fait de toute façon un jour ou l’autre. Je préfère avoir un travail historique complet, plutôt que d’attendre que les révélations sortent les unes après les autres, progressivement.
– Y a-t-il eu des résistances en interne? De la part des frères par exemple?
– Les frères du monastère n’ont pas été consultés. La décision revient au conseil d’administration de l’association du monastère, qui compte tout de même un frère parmi ses dix membres. Le conseil d’administration était unanimement favorable. Il y avait deux variantes possibles pour ce travail de recherche, plus ou moins approfondi. Nous avons choisi la plus complète, à 250 000 francs. C’est également la somme que nous avons versée au fonds national d’aide pour les victimes de mesures de coercition, à Berne, qui se chargera de dédommager d’anciens élèves, dès le mois de septembre. Au total, nous avons donc dépensé un demi-million.
– D’où vient cet argent?
– De la caisse de notre association. Et du monastère de Fischingen. Trois autres monastères impliqués – car certains de leurs frères ou de leurs sœurs ont travaillé à Saint-Iddazell pendant les années 70 – ont également participé. Il s’agit des établissements de Menzingen (ZG), de Melchtal (OW) et d’Engelberg (OW).
– Deux frères, accusés d’abus, vivent encore dans le monastère. Comment ont-ils accueilli la démarche?
– Le plus vieux, 93 ans, est malheureusement dément. Le second, qui a 85 ans, a été accusé dans la presse d’avoir violenté sexuellement des enfants lorsqu’il était professeur de secondaire. J’ai beaucoup parlé avec lui dès le début de notre démarche. A sa demande, je lui ai trouvé un psychiatre pour faire un travail introspectif. Et il l’a vu plusieurs fois.
Dès le début, il a dit qu’il était disponible pour répondre aux questions des chercheurs. Il a admis avoir été un professeur très sévère, d’avoir frappé des enfants, et il s’en est excusé. Par contre, il a toujours farouchement nié avoir commis des abus sexuels. Dans le rapport, on retrouve les deux versions, la sienne et celles des anciens élèves qui l’accusent. On ne saura jamais la vérité, mais je le crois.
On découvre dans le rapport des visions du foyer très différentes. Il y a par exemple quatre enfants qui venaient de la même famille. L’un d’entre eux affirme que ses années passées à Saint-Iddazell étaient magnifiques. Sa sœur estime au contraire qu’elles ont ruiné sa vie. Tous les enfants n’ont pas vécu les mêmes réalités: certains ont pu être favorisés, d’autres, souffre- douleur, nourrissent peut-être une haine violente envers leurs anciens professeurs.
Quoi qu’il en soit, le religieux en question m’a dit que ce rapport était un soulagement pour lui. Le travail effectué par Thomas Meier montre bien que c’est la responsabilité de tout un système. L’Etat n’en avait rien à faire de ces enfants. Il n’y avait aucun contrôle. Pourtant, tout le monde savait ce qu’il se passait! A 12 ans, habitant dans la région, j’entendais déjà des rumeurs.
– Des actions en justice ont-elles été entreprises?
– Seul Walter Nowak, qui s’est confié au Tages-Anzeiger, a porté plainte. Il est remonté jusqu’au Tribunal fédéral mais sa plainte a toujours été rejetée, à cause du délai de prescription. Nous aurions pu renoncer à ce délai, lors du procès civil, mais nous ne l’avons pas fait.
– Pourquoi?
– Le délai de prescription est une convention sociale: la société a estimé que, passé ce délai, les preuves sont difficiles à récolter, les témoignages ne sont plus fiables, certains témoins peuvent être décédés par exemple. Il devient difficile d’établir qui a raison et qui a tort. C’est le cas, également, pour les abus commis à Saint-Iddazell. J’y ai réfléchi longuement, mais je ne crois pas que ce soit la solution après tant d’années.
Le rapport décrit ce qu’il s’est passé – c’est un livre d’histoire – mais il n’émet pas de jugement. On ne cherche pas à savoir ce qui est juste ou injuste. On essaie de mettre à jour ces témoignages et de comprendre pourquoi tous ces abus ont pu être commis.
Néanmoins, il est évident que Walter Nowak n’est pas satisfait que nous en soyons restés là.
– Quelles conséquences ce rapport a-t-il? Pour la réputation de votre école par exemple?
– Il y a deux groupes: ceux qui nous considèrent comme le diable, et ceux qui nous voient au contraire comme des pionniers.
Nous aurions pu garder toutes ces histoires enfouies, mais nous avons choisi d’être le plus transparents possible. Le rapport se trouve sur notre site internet par exemple.
Quant à l’école, je n’ai pas de craintes. C’est une excellente institution financée par le canton. Tous les professeurs sont parfaitement formés, et il y a 65 adultes pour 77 élèves. Cela n’a rien à voir avec l’ancienne école de Saint-Iddazell, où les éducateurs n’avaient aucune formation pédagogique et travaillaient nuit et jour. Au foyer, 30 adultes surveillaient 200 enfants.
– Estimez-vous que l’Eglise se donne assez de peine pour faire émerger les épisodes les plus sombres de son histoire?
– C’est difficile pour moi de répondre, puisque je ne représente pas l’Eglise. Certains monastères, comme ceux d’Einsiedeln ou d’Engelberg, ont déjà fait ce travail de mémoire. Et le président de la Conférence des évêques suisses nous a remerciés pour notre rapport. Mais je me rends compte que l’Eglise a encore de la peine: quand on a une vision idéaliste de l’homme, c’est plus difficile d’être réaliste.
Sandrine Hochstrasser
Source : Le Temps, Suisse et Régions, 10 mai 2014,
http://www.letemps.ch/Page/Uuid/41a88d52-d78d-11e3-a633-825d02809ce7|0