jeudi 22 mai 2014

Anthroposophie - Le cas Rabhi nié

La bienveillance médiatique à l’égard du phénomène Pierre Rabhi est assez surprenante. Le personnage n’est pas aussi lisse que l’image du poète paysan éloigné des choses matérielles qu’il nous donne à regarder ou entendre. « Je ne veux pas être un gourou », écrit-il sur son blog, immédiatement contredit dans les commentaires qui suivent ce billet, réactions qui oscillent entre adoration béate et remerciement extatique, tout esprit critique semble s’être évaporé devant tant de spiritualité. Le billet suivant, idem. Les autres billets n’ont plus de commentaires, cela faisait sans doute trop courrier des lecteurs pré écrit. http://www.pierrerabhi.org/blog/
A comparer avec cet entretien dans l’Huma, où cette bienpensance naturaliste se métamorphoserait presque en icône subversive : http://www.humanite.fr/pierre-rabhi-toute-demarche-qui-construit-de-lautonomie-est-insurrectionnelle. Le fantôme de Sankara passe, ça se finit avec « La modération devient un fondement puissant de l’organisation d’un monde futur. Avec elle, le capitalisme a du souci à se faire » La vache, il sait donc aussi s'adapter à son public ! Un peu plus léger, le site de Colibris, le «mouvement politique» de Pierre Rabhi, vous donne une étrange impression d’invitation au consumérisme, systématiquement à chaque page, ce bandeau vous attire le regard.
Sur l’ensemble des cases liens qui vous est proposé, la moitié vous incite à l’acquisition des produits dérivés Pierre Rabhi ; livres, CD, DVD...http://www.colibris-lemouvement.org/. Une vous conseille même très fortement de changer de banque pour le crédit coopératif -filiale de la banque populaire- qui est un des principaux bailleurs de fonds du système Rabhi. Le reste est complété par des sortes de fiches pratiques : la démocratie tirée au sort, manger bio, consommer maigre, monnaie locale, avec de nombreuses adresses. L’écolo de base y apprendra peu, mais le novice pourrait être motivé par cette simplicité textuelle donnant l’impression que c’est facile de s’y mettre. Un compte rendu –light et sans sel- des initiatives des colibris est là aussi, et semble démontrer un éveil des consciences partout dans le pays. Pas vu.
Pierre Rabhi apparaît dans le consistant Bastamag, site peu suspect de complaisance journalistique et de bonne tenue, et pourtant. http://www.bastamag.net/S-initier-a-l-agroecologie-mode-d. L’article est très positiviste, parle bien d’initiation à l’agroécologie, que le lecteur perçoit comme une sorte de jardinage écolo, la portée sociale est absente. Les vidéos attestent de ce coté initiatique, assez bon enfant pour ne pas dire empreintes d’une certaine simplicité naturaliste. Le coté fiche pratique-conso des colibris réapparait.
Dans les commentaires un lien : http://afis-ardeche.blogspot.fr/2012/09/humanisme-notre-visite-chez-des.html. Là, nous sommes dans le dur. Le ton y est adverse et résolument contre, une asso pro OGM et plutôt productiviste tient le stylo, normal, hein, mais tout de même, le réquisitoire laisse des traces, je cite « Tout cela pour tout dire que la réalité, non seulement agronomique, mais aussi financière, est forcément un peu plus complexe que ce qui nous a été présenté. » J’arrête là, un Médiapartien traite déjà du sujet : http://blogs.mediapart.fr /blog/yann-kindo/280912/agroecologie-quand-bastamag-voit-ce- quil-croit
Bon, on se doute bien un peu, beaucoup, que le mas de Beaulieu, de l'association « Terre et Humanisme » ne concurrence pas les productions beauceronnes, mais cette vision critique, même à charge, montre combien le bon sens et les bonnes volontés ne suffiront pas à valider que la décroissance est une évidence facile, un chemin aisé. Ce lieu semble être avant tout un outil de découverte promotionnel de cette utopie plutôt que sa démonstration réelle. Une ferme de ce type existe donc, alors qu’elle n’est clairement pas auto suffisante mais est présentée comme telle sur France Inter notamment. Elle produit peu, voire mal, le travail non rémunéré des stagiaires et bénévoles ne suffisent pas non plus à la rendre viable économiquement, d’où la nécessité d’apports financiers et de dons privés pérennes au petit artisan Pierre Rabhi, le crédit coopératif revient, mais aussi de riches entreprises.
Il parait évident que son élan individuel initial vient au départ d’une démarche communautaire, « je m’isole du monde moderne pour prouver que je peux vivre sans lui sur une terre inhospitalière» dans l’Ardèche, ce n’est pas une rareté, c’était même assez couru dans les années 60. A quel moment a-t-il basculé vers ce leadership tout en douceur de la décroissance –concept pourtant plutôt raide quand c’est Jean-Claude Michéa qui cause par exemple-. Pourquoi les médias l’ont-ils élu lui, plutôt qu’un autre, on pourrait penser à un Paul Ariés, autre exemple.
Mais non, Rue 89 assure aussi sa promotion et sa diffusion, parfois complaisante voire angélique, puisqu’elle nous vend aussi l’école privée de la fille de Rabhi, (2800 € l’inscription annuelle), sans compter l’accès induit à son village bio communautaire peuplé de retraités (...),http://rue89.nouvelobs.com/2013/01/11/chez-la-fille-de-pierre-rabhi-une-ecole-ou-ladulte-sadapte-lenfant-238499 et pas ouvert à toutes les bourses...mais sans doute très bien aux convaincus. http://www.bastamag.net/L-ecovillage-bati-a-l-envers-qui.
Dans quelques uns des liens cités plus haut, vous pourrez y lire des allusions ésotériques hilarantes ou teintées d’une religiosité précieuse, et surtout un curieux rejet systématique de la modernité dans son ensemble. Pierre Rabhi ne relativise jamais, ni sur le progrès -forcément- néfaste, ni sur la -forcément- parfaite harmonie de tout ce qu’il peut développer. Il vit et tricote son truc à coté de notre monde, ne le fréquente que pour y faire son modeste show, provoquer des financements ou des vocations de stagiaires ou de bénévoles qui lui demeurent nécessaires pour faire perdurer sa petite affaire à moindre coût. Ces rares apparitions seraient elles autant de vrais mirages, in fine.
Le libéralisme, l’économie financière et le productivisme court-termiste peuvent ravager la planète, votre sort lui sera sans doute indifférent, puisque votre comportement en serait la cause. Seul salut, faut devenir comme son petit colibri qui éteint le feu avec sa goutte d’eau, et quand nous seront tous des mignons colibris tout ira bien, c’est simple, dit comme cela. Pierre Rabhi ne s’oppose pas, il ne construit pas de contre-pouvoir, il est à coté. De fait, il ne lutte pas, ni ne résiste, il s’éloigne juste, là ou il n’y a personne, signe à la rigueur quelques appels ou rejoint quelques tribunes.
La crise systémique qui bouleverse les rapports sociaux, crée des inégalités intolérables, les excès de pouvoir des puissants, la domination de quelques uns sur les masses, ou même la géopolitique, seraient de notre responsabilité individuelle et par la même, la négation des pouvoirs à l’œuvre. Les 15% de français sous le seuil de pauvreté, les enfants sans logis, sont déjà dans une décroissance optimale, mais ils ne sont pas le cœur de cible de Colibris, ils n’amèneront pas le rapport d’achat qui vous fera accéder à l’agroécologie.
Tout cela ne comptera plus dans sa société paysanne séculaire, qui ne vise pas l’émancipation de la condition humaine, mais plutôt une sorte de bien être individuel indéfini, car sans statut, la loi, le droit, Rabhi n’en parle jamais, pas besoin. La terre suffirait donc à réguler nos rapports sociaux et partager nos richesses. Nous ne sommes alors plus très loin du slogan pétainiste sur la vérité terrienne, indiscutable puisque innée, en tout point identique au fait religieux. On ne saura jamais ce qu’il fera des faibles, des pauvres, des malades, ou des délinquants, il n’y en aurait sans doute pas en agroécologie.
Rabhi est sans doute un utopiste véritable qui nous fait croire qu’il se réalise, en mettant sous le boisseau les apports extérieurs en espèces sonnantes et trébuchantes qui assurent sa survie. La croissance de sa petite affaire ne serait-elle pas un peu contraire à ses principes, notamment son rapport à l’argent issu du capital, que son jardinage n’a pas éliminé.
En ces temps où la protection sociale commune va être mise à bas, où des millions de gens sont exclus du sort normal, le discours de la décroissance culpabilisante résonne curieusement en phase avec ces économistes libéraux ou le Medef qui trouvent que nous coûtons trop cher, que l’on vit trop dans le confort. Intrinsèquement, le discours de Pierre Rabhi sert ces gens là, serrez vous la ceinture, pendant que les autres goinfres continuent de se remplir les poches avec notre travail, et monétisent ou détruisent des biens collectifs que l’on croyait inaliénables.
D’où sa médiatisation, contrairement aux autres théoriciens de la décroissance qui n’apparaissent pas, trop politisés pour lui, ils dérangeraient un peu trop le ronron de l’info mainstream. La présence du bon paysan rassure les classes moyennes apeurées par la violence de la crise économique. Un prêche et ça repart, comme le sermon du dimanche des temps anciens pour mieux supporter l’injustice de la semaine. Il parle doucement, positive toujours, nous fait juste du bien dans l’instant, parce qu’il ne nous dérange pas finalement, il nous calmerait même, un des rares que nous n’ayons pas à craindre, contrairement à la troïka aux portes du pays, aux amis de l’ordre blanc, aux religions liberticides ou aux recommandés dans la boite aux lettres.
Source : Blog MEDIAPART, Le blog de Joseph G , 17 avril 2014,
http://blogs.mediapart.fr/blog/joseph-g/170414/le-cas-rabhi-nie

Note du CIPPAD : il convient de préciser que M. Pierre Rabhi se réclame du mouvement anthroposophique et de son maître-à-penser Rudolf Steiner, ainsi qu’il l’écrit lui même dans son ouvrage « Du Sahara aux Cévennes », publié en 1983 et réédité en 2002.

D’autre part, le Centre d’information et de conseil des nouvelles spiritualités (CICNS), association qui s’en prend très explicitement à la vigilance française en matière de dérives sectaires et, au premier chef à la Miviludes, porte un projet de création d’un Observatoire indépendant des minorités spirituelles en France.

M. Pierre Rabhi fait partie des principaux soutiens à ce projet. 

Le texte du CICNS présentant cet observatoire remet en cause, non seulement le travail réalisé par la Miviludes, mais aussi celui d’associations de prévention du phénomène sectaire, reconnues d’utilité publique, comme l’UNADFI et  le CCMM, et l’on peut y lire, par exemple : « L’instrumentalisation des pouvoirs publics par ces associations a considérablement déséquilibré le débat en privilégiant une approche victimaire outrancière (uniquement basée sur le témoignage des « sortants de sectes » ou « apostats ») et en généralisant une politique de la rumeur et du « lieu commun ». Ces associations prennent, petit à petit et sans aucune véritable compétence, la place des sociologues des religions pour porter un regard sur les croyances, ainsi que celle des parlementaires pour établir des listes de personnes classées comme dangereuses. La façon dont ces associations se sont intégrées dans l’arsenal de lutte antisectes des pouvoirs publics français est un phénomène unique parmi les pays démocratiques ; ».