vendredi 30 mai 2014

OTO - ALEISTER CROWLEY, SOLEIL NOIR DE LA GALAXIE MAGICK

«  Non, Aleister Crowley ne prônait pas les sacrifices de bébés. Il a simplement plaisanté en disant que chaque fois qu’il se masturbait, il tuait 150 000 enfants… Non, il n’était pas sataniste… Et non Aleister Crowley n’est pas le grand-père de George W. Bush ! » L’éditeur belge Stéphane Hoebeeck n’a toujours pas digéré la campagne délirante de la presse anglaise sur le mage britannique dont la regrettée Peaches Geldof avait eu l’audace de s’enticher. Mais rien de bien nouveau dans cette chasse au sorcier : « C’est la tête de turc parfaite. C’était un dandy, quelqu’un qui adorait épater le bourgeois. Il a usé et abusé de la provocation au cours de sa vie. Les tabloïds anglais perpétuent cette tradition vieille de plus d’un siècle consistant à taper sur Aleister Crowley. »

De même, il n’est en aucun cas l’inspirateur de Ron Hubbard, le fondateur de l’église de scientologie. « C’est l’un de ses élèves qui les a mis en rapport dans les années 40. Mais Crowley était l’anti-gourou par excellence. Il prônait une absolue liberté de penser et certainement pas la soumission à un maître » souligne Stephan Hoebeeck. D’autant que, contrairement au sinistre inventeur de la prodigieuse machine à fric qu’est la scientologie, Crowley avait un rapport très distant avec l’argent : « Dans la première partie de sa vie, il a dépensé sans compter en voyages à travers le monde grâce à la petite fortune que lui avait laissée son père. Il le disait lui-même : ‘Mon rapport à l’argent consiste à signer des chèques’. » Malgré une existence de panier percé, Crowley n’est pas mort dans la misère noire comme on le prétend parfois. « Il avait revendu les droits de ses œuvres à l’OTO en échange d’une petite rente. »

La pire calomnie ressassée sur le compte de Crowley est l’accusation de sympathies nazies : « Rien n’est plus faux. Francophile, il a écrit pendant la guerre une chanson en hommage à la résistance française, « La Gauloise » » rappelle l’éditeur du mage. De plus, ajoute Philippe Pissier, on a maintenant la confirmation que c’est lui qui a inventé le « V » de la victoire, popularisé par la BBC et relayé par Churchill. Il cherchait un symbole fort pour contrer le salut nazi. »
A l’origine de cette calomnie,  l’un des plus célèbres -et des moins sympathiques- disciples de Crowley, John Frederick Charles Fuller, stratège militaire anglais et fasciste convaincu. Ses idées novatrices sur le rôle décisif des chars blindés ont été reprises avec le succès que l’on sait par les nazis. Fuller a même assisté en 1935 aux premières grandes manœuvres des panzerdivisions.

Aleister Crowley se voyait comme « l’héritier de la sagesse antique »
Stephan Hoebeeck enfonce le clou : « Crowley abhorrait Hitler et était à mille lieues de toute forme de racisme. Quant à en faire un suppôt de Satan, là encore c’est grotesque : il ne croyait ni au principe du bien, ni au principe du mal. On ne peut pas adorer quelque chose auquel on ne croit pas ! Il n’était même pas anti-chrétien à proprement parler. C’était plutôt un laïc radical, de plus en plus radical à mesure qu’il s’en prenait plein la tronche. Des trois grands monothéismes, il considérait que l’Islam était la religion la plus avancée. Il était aussi fasciné par les grands mystiques du christianisme et citait souvent saint Augustin. »
Aleister Crowley a été très marqué par son père, riche brasseur d’un puritanisme ultra-rigide qui prospérait sur les vices  de ses contemporains. Le jeune Aleister était écoeuré par cette hypocrisie. « Aujourd’hui, il serait sans doute dans une opposition radicale à la société marchande » suppute Stephan Hoebeeck. « Dans les années 40, la télévision n’en était qu’à ses balbutiements mais il pressentait déjà qu’elle allait devenir un outil d’abrutissement des masses très efficace. »
Au-delà de ses excentricités et de ses provocations, Aleister Crowley se voyait comme « l’héritier de la sagesse antique », grecque, chrétienne, alchimique, mais aussi et surtout égyptienne. Son œuvre porte la marque de ces influences incroyablement diverses, mélange d’une érudition traditionnelle forgée à la lecture des philosophes néo-platoniciens, des penseurs mystiques et d’ésotéristes fameux comme le Français Eliphas Levi et de sources que la raison littéraire réprouve telle cette entité, Aiwass, qui lui aurait dicté en 1904, en Egypte, son « Livre de la Loi »…

Face à ces textes à la fois fous et rigoureux, ponctués de calembours sophistiqués, de références ésotériques extraordinairement pointues et de digressions poétiques quasi rimbaldiennes, on imagine sans peine à quoi se heurte le kamikaze décidé à traduire Crowley dans la langue de Descartes. Ce téméraire, c’est Philippe Pissier, spécialiste de l’ésotérisme, musicien, photographe, adepte du mail art un temps persécuté par la justice et les services postaux, qui s’est attaqué au mage par la face nord en traduisant « Magick »,  deux pavés de près de 800 pages qui ont occupé 25 ans de sa vie et l’on contraint à réapprendre l’anglais.

Comment avez-vous découvert Aleister Crowley ?
 J’ai découvert Crowley au début des années 80 dans une revue aujourd’hui disparue, « Sphinx ». J’ai été aussitôt séduit par ses aspects libertins et psychédéliques avant la lettre. Il préfigure la contre-culture anglo-saxonne, notamment des réalisateurs d’avant-garde comme Kennet Anger qu’il a directement inspiré et qui a lui-même influencé toute une génération de grands cinéaste, dont Scorsese et David Lynch. 

Crowley a-t-il une place spécifique dans la littérature ?
 Dans le monde universitaire anglo-saxon, oui. Ses manuscrits et ses documents personnels sont conservés dans des bibliothèques prestigieuses, à l’Institut  Warburg à Londres et à  l’Université du Texas de Houston. C’est là que l’on puise les textes pour les traductions françaises. Il existe des études universitaires assez sérieuses en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis mais aussi en Italie et en Allemagne.

A t-il eu une postérité en France ?
 Très minoritaire et très underground. Avec un ami, j’ai animé un rituel de l’O.T.O de 1990 à 97 mais qui n’a jamais compté grand monde. De toute façon, il est impossible qu’une mouvance soit lancée en France tant que les œuvres essentielles n’ont pas été publiées. Pour l’instant, les gens ne font que fantasmer sur ce qui est dit sur lui en bien ou en mal. Les ouvrages parus en France sont souvent de troisième ou de quatrième main et jouent sur les cordes les plus sensibles pour faire vendre.

Par certains côtés, Crowley rappelle Oscar Wilde, un dandy scandaleux…
 Oui, il s’inscrit dans cette lignée. Il a d’ailleurs failli aller en prison pour sa bisexualité.

 Que cherchait-il à travers la magie ? Etait-ce une vraie quête spirituelle ?
 Oui, j’en suis convaincu. Il a vraiment inventé un système très complet qui donne l’impression qu’il voulait créer un tantrisme occidental. Il a séjourné en Inde, étudié dans des temples tantriques et a été initié au yoga assez jeune à Ceylan par son ami Allan Bennett. L’une des assises de son système de réalisation qu’il appelle attainment, c’est le yoga sous ses différentes formes, hata yoga, yoga du souffle, et pratiques méditatives. C’est l’objet de la première partie de « Magick ».

 Le contexte de l’époque où pullulaient les sociétés occultes est très particulier ?
Aleister Crowley a fait ses premières armes dans la Golden Dawn qui grâce au génie syncrétique de son fondateur, McGregor Mathers, disposait d’un système d’une grande cohérence interne. On y retrouvait des enseignements de la Kabbale, des enseignements enochiens, divinatoires, astrologiques…. C’est ce système, synthèse de plusieurs traditions ésotériques, qui est l’origine de renaissance de la magie en Occident au XXe siècle. Sans la Golden Dawn il n’y aurait pas eu Crowley et sans Crowley il n’y aurait pas eu la Golden Dawn puisque c’est lui qui a rendu ses enseignements publics, au moins en partie. Autour de 1900, les Britanniques commencent à découvrir l’Orient notamment grâce aux efforts de Madame Blavatsky, célèbre voyante et occultiste. Parmi ces Britanniques fascinés par l’Orient, certains s’intéressent au tantrisme et, de fil en aiguille, à la magie sexuelle. Les formes de magie sexuelle de Crowley sont des formes de tantrisme adaptées à l’Occident, ni plus ni moins. Aujourd’hui, alors que l’on peut trouver des bouquins sur le yoga tantrique dans toutes les librairies, ça n’a rien d’extraordinaire mais à l’époque ça l’était !

 Existe-t-il des survivances de la Golden Dawn ?
 Bien sûr. Il y eu des schismes, de nouvelles branches, comme souvent dans ce genre de groupes. Beaucoup de groupes dans le monde se réclament de Crowley.

Quel est votre livre favori d’Aleister Crowley ?
J’ai passé 25 ans à traduire « Magick » donc je ne sais pas si c’est encore mon préféré. C’était un travail monstrueux  qui m’a obligé à réapprendre l’anglais et je suis heureux qu’il soit derrière moi. J’adore « Le Livre des Mensonges », à la fois codé et clair, truffé de surprises littéraires avec du codage du sur-codage et des sortes de koan zen. C’est un livre très désorientant. J’aime aussi beaucoup « La Vision et la Voie », un ouvrage très prophétique. En fait, il a écrit sa propre version de l’Apocalypse.  Et il ne se débrouille pas mal du tout dans le style cataclysmique ! Il a eu des visions dans le désert sous mescaline. Le texte a été écrit sous sa dictée par un disciple qui notait les descriptions de ce qu’il voyait. Ce n’est pas un texte littéraire au sens habituel du terme mais il fonctionne très bien.

Il préfigure les écrits sous mescaline d’Aldous Huxley, l’auteur du « Meilleur des mondes »,  rassemblés dans « Les portes de la Perception »…
 Quand la mescaline a été synthétisée pour la première fois, vers 1910, Crowley a foncé immédiatement aux Etats-Unis pour en ramener.
On a d’ailleurs retrouvé une correspondance entre Aldous Huxley et Crowley. Il existe encore 80 caisses de correspondance de Crowley au Warburg Institute à Londres. Elles n’ont pas été épuisées loin de là…

Outre Aleister Crowley, ESH publie des éditions splendides, souvent accompagnées d’un appareil critique passionnant et érudit, de textes ésotériques qui seraient introuvables aujourd’hui sans le travail de Stephan Hoebeeck. Parmi les parutions prochaines, « Les cinq livres des mystères », œuvre du mathématicien, astrologue et conseiller personnel de la reine Elisabeth I, John Dee, rédigée avec le médium Edward Kelly.

Par David Rammasseul, Dark Zone

Source : Paris Match, 29 mai 2014,
http://www.parismatch.com/Chroniques/David-Ramasseul/Aleister-Crowley-soleil-noir-de-la-galaxie-Magick-566622

Note CIPPAD : On comprend que l’Ordo Templi Orientis n’ait plus d’activité, tout du moins officielle, en France depuis 1997 comme l’indique M. Stephan Hoebeeck. En effet, ce mouvement apparaît dans le rapport fait au nom de la Commission d’enquête parlementaire sur les sectes de 1996, et Alisteir Crowley a bien été l’un des théoriciens majeurs du satanisme contemporain, ainsi que le précise la Miviludes.