samedi 28 juin 2014

Médecines alternatives - Philippe Even : "Cela relève de la magie"

Philippe Even est pneumologue et président de l'Institut Necker. Il livre son avis sur les médecines alternatives.
Interview
Propos recueillis par FRÉDÉRIC LEWINO ET GWENDOLINE DOS SANTOS
Le Point : Que pensez-vous des médecines alternatives et complémentaires ?
Philippe Even : Comme je ne les ai pas étudiées particulièrement, je réagis en citoyen ordinaire. Elles se répartissent en deux catégories. D'abord les médecines traditionnelles anciennes, dérivées notamment des végétaux. Elles nous ont appris beaucoup de choses, comme fabriquer des médicaments extrêmement puissants tels que la morphine, l'aspirine et l'artémisine contre le paludisme. De simples plantes à l'état de décoction peuvent avoir, éventuellement, une certaine efficacité. Dans ce domaine, je serais plutôt curieux. Et puis, il y a ce qui relève véritablement de la magie. Que ce soit l'acupuncture, les passes magnétiques, le tai-chi et bien d'autres techniques. Il n'y a pas de limite dans ce domaine. On pourrait en inventer tous les jours. Tout cela ne peut avoir qu'un effet objectif mineur sur la santé. Sauf s'il s'agit d'hygiène de vie ou d'exercices sportifs dont on peut accepter qu'ils aient un effet sinon durable, du moins réel.
Comment néanmoins comprendre le succès de ces médecines ?
Elles apportent sans doute une réponse à l'angoisse des patients. On est dans un monde, dit-on, de plus en plus difficile, il y a donc un besoin d'être pouponné. En tant que médecin, j'ai toujours été frappé de voir à quel point les patients dont la vie était souvent terne, du jour où ils tombent malades - ou s'imaginent l'être -, se mettent à raconter tout ce qu'ils ressentent à leurs amis, leurs parents. Et s'en sentent bien mieux ! De la même façon, ils consultent ces thérapeutes aux noms exotiques qui tiennent le rôle du curé d'autrefois. Les patients trouvent une écoute, des gestes, des paroles rassurantes.
Ces " magiciens " peuvent-ils être dangereux ?
Bien évidemment, le thérapeute consulté peut ne pas percevoir la pathologie grave d'un patient. D'où le risque d'une absence de traitement - ou d'un retard - qui peut être très préjudiciable. Cependant, l'engouement pour de telles activités reflète aussi autre chose : les médecins d'aujourd'hui ont souvent abandonné la relation avec le malade. La médecine est devenue automatique, technologique. Les traitements d'hôpital sont dépersonnalisés. C'est scandaleux. Le malade ignore pourquoi on lui a fait ceci ou cela. Surtout, il ne sait pas quel médecin dans le service est vraiment responsable de lui. Pas de contact humain. Les médecins ont abandonné ce qui était leur devoir principal, alors il faut bien que ce manque soit assuré par d'autres.
Quel conseil donneriez-vous à un patient qui voudrait tenter une médecine alternative ?
Je conseille toujours d'aller d'abord consulter un médecin. Toutefois, je ne rejette pas les approches qui ne comportent pas de risque pour le malade. Psychologiquement, cela peut combler le vide laissé par la médecine moderne. Psychologie ou passes magnétiques chinoises me paraissent absolument équivalentes.
Même l'ostéopathie ne trouve pas grâce à vos yeux ?
Chaque fois que des écoles d'ostéopathie ont voulu s'implanter dans une faculté dont j'avais la responsabilité, j'ai été très négatif. Pour moi, tout cela relève de la magie. Mais je ne me sens pas l'âme d'un croisé de la médecine officielle. Je pense que ça peut être utile à des malades dans certaines situations, et dans ce cas il n'y a aucune raison d'ostraciser ce genre d'activité
Source : Le Point, 27 juin 2014,
http://www.lepoint.fr/sante/philippe-even-cela-releve-de-la-magie-14-10-2010-1252411_40.php