samedi 26 juillet 2014

Ahae - Corée du Sud : la mystérieuse mort de M. Yoo, l'étonnant propriétaire du ferry «Sewol»

Soupçonné d'avoir une responsabilité dans le naufrage, il faisait l'objet d'une véritable chasse à l'homme. Les circonstances et les causes de sa mort de ce milliardaire, ex-gourou, artiste exposé notamment en France, restent énigmatiques.
C'était le milliardaire le plus recherché des autorités sud-coréennes. Le riche propriétaire du ferry Sewol dont le naufrage a fait 300 victimes en avril dernier est mort. Son corps a été retrouvé il y a plus d'un mois dans un verger en Corée du Sud mais vient seulement d'être identifié grâce à des tests ADN. Yoo Byung-Eun, 73 ans, avait brusquement disparu après le drame pour échapper à la justice.
Soupçonné d'avoir une responsabilité dans le naufrage, il faisait l'objet depuis plusieurs semaines d'une véritable chasse à l'homme dans le pays du Matin calme. Une récompense équivalente à 360.000 euros avait été offerte pour son arrestation. Mais le milliardaire en cavale courrait toujours. Pour le pousser à se rendre, les autorités sud-coréennes étaient allées jusqu'à interpeller plusieurs membres de sa famille, notamment sa fille, Yoo Som-Na, arrêtée en France en mai dernier. Soupçonnée de fraude fiscale, elle est incarcérée à la prison de Fresnes dans l'attente de son extradition vers la Corée du Sud, décision qu'elle conteste avec ses avocats.
«Le milliardaire sans visage»
Les circonstances et les causes de sa mort restent énigmatiques. Meurtre ou suicide? Pour l'heure, impossible de la savoir. La date de son décès reste également inconnue, le corps étant décomposé à plus de 80%. Près de sa dépouille, les enquêteurs ont retrouvé un livre que Yoo avait écrit, ainsi qu'une bouteille d'un produit fabriqué par une société de la famille. Sa mort est d'autant plus étrange que son état ne pouvait, a priori, pas lui permettre de se déplacer facilement. D'après l'un de ses fils, il était paralysé. Comment alors ce vieil homme s'est-il retrouvé dans un verger à Suncheon, une ville située à 300 km au sud de Séoul?
Il faut dire que l'homme d'affaires a toujours su entretenir le mystère. Celui que les Coréens appellent «le milliardaire sans visage» en raison de ses rares apparitions publiques n'a jamais accordé d'interview. Présenté comme un «inventeur» sur son site officiel, ce businessman aurait fait fortune grâce au dépôt de divers marques et brevets, dont certaines inventions auraient reçu des récompenses internationales. Au cours de sa carrière, il aurait conçu des «articles ménagers», «des produits liés à la santé» et des «bateaux et petits navires de haute mer», indique encore sa biographie officielle. Mais son parcours ne s'arrête pas là. On y apprend aussi qu'il est ceinture noire de Takwondo et «hautement qualifié en judo». Ardent défenseur de la nature, il serait également «artiste peintre», «philanthrope», «sculpteur», «poète» et «photographe».
Une double identité
Dans les médias, les révélations vont bon train. On y apprend que l'homme d'affaires a fondé une secte dans les années 1960 et qu'il a fait quatre ans de prison pour avoir détourné des fonds financés par les membres de sa secte. Mais c'est surtout la révélation de sa double identité qui va avoir l'effet d'une bombe en Corée du Sud. Après avoir enquêté pendant des mois, Bernard Hasquenoph, animateur d'un site d'informations dédié aux musées, découvre à l'été 2013 que le milliardaire Yoo Byung-Eun est aussi un artiste qui commence à se faire connaître en France, sous le pseudonyme «Ahae».
Tout commence en 2012. Le photographe est exposé pour la première fois au Jardin des Tuileries, rattaché au musée du Louvre à Paris. Mais pas forcément pour ses talents d'artistes. Le rapport d'activité du Louvre de 2013 montre en effet que Ahae a tout simplement loué le carré des sangliers pour y exposer son travail baptisé «Through my windows» («De ma Fenêtre», en Français). Montant de la location? 500.000 euros, d'après Hervé Barbaret, son administrateur général, interrogé par L'Express .
Généreux mécène du Louvre et de Versailles
Et l'ancien président du musée ne tarissait pas d'éloges à son sujet. Dans la préface du catalogue paru à l'occasion, Henri Loyrette écrivait que «l'oeuvre» de Ahae était «extraordinaire». Même réaction dithyrambique de la part de Catherine Pégard, présidente du Château de Versailles, qui a accueilli les clichés de l'artiste en 2013. Cette fois-ci, l'exposition s'installe à l'orangerie. Du jamais vu. Pourtant dans le milieu de la photographie, son travail n'est pas particulièrement connu, ni reconnu.
Mais pour les institutions culturelles françaises, Ahae est avant tout un généreux mécène. Son nom est à ce titre gravé à l'intérieur du musée du Louvre. Il aurait ainsi versé plus d'un million d'euros au musée du Louvre via son fonds de dotation et financé à lui seul la rénovation du bosquet du Théâtre d'Eau dans les parcs du Château de Versailles pour un montant de 5 millions d'euros, selon une source citée par Le Journal du Dimanche . Montant dont il n'aurait versé que la moitié, les financements s'étant arrêté après le naufrage du ferry.
Laurent Fabius monte au créneau
C'est précisément cette double casquette d'artiste-mécène qui dérange le bloggeur Bernard Hasquenoph.«D'un côté, il finance les grands musées et de l'autre, on l'autorise à louer de prestigieux espaces qui lui permettent de s'acheter une reconnaissance. D'un point de vue moral et éthique, c'est un peu tendancieux», commente le journaliste.
Depuis que la Corée du Sud, sous le choc du naufrage, a découvert que la France travaillait étroitement avec l'homme qu'elle recherchait, le Quai d'Orsay a dû rapidement intervenir pour éviter tout incident diplomatique. C'est ainsi que le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius a demandé à ce que les photos d'Ahae ne soient pas exposées lors du Festival des forêts à Compiègne début juillet, selon Bernard Hasquenoph qui a publié la lettre du ministre adressée au président du festival. De même, la Philarmonie de Paris a annulé une exposition de ses photographies prévue en 2015.
Questions autour du village abandonné
Plus surprenant, l'ennemi public numéro 1 de la Corée était également connu dans la région du Limousin en tant que propriétaire d'un hameau abandonné sur la commune de Courbefy, en Haute-Vienne. En mai 2012, il avait acquis ce village aux enchères pour 520.000 euros. A l'origine de cette étrange acquisition surmédiatisée, un projet. Ce coin de verdure devait devenir un centre culturel censé accueillir des artistes du monde entier. Rassuré pour l'avenir du patrimoine et pour l'économie de sa commune, le maire de Courbefy était enchanté. Bernard Guilhem n'a néanmoins jamais rencontré le riche propriétaire. Seuls ses fils supervisaient les travaux de restauration des 21 bâtisses plantées sur cette parcelle de 10 hectares. Le décès de M. Yoo aura-t-il des conséquences sur le village limousin? Joint par téléphone, sa société, Ahae Press France, n'a pas souhaité faire de commentaire et le maire de Courbefy n'était pas joignable ce mardi.
Source : Le Figaro, 22 juillet 2014,
http://www.lefigaro.fr/international/2014/07/22/01003-20140722ARTFIG00278-coree-du-sud-la-mysterieuse-mort-de-m-yoo-l-etonnant-proprietaire-du-ferry-sewol.php