samedi 26 juillet 2014

"Exit counseling" ou comment exfiltrer les adeptes des sectes

Pour sortir quelqu'un de l'emprise d'un gourou, la méthode dite de "l'exit counseling", venue des Etats-Unis, se veut radicalement efficace.
Il y a aurait 700 sectes en France, selon le dernier recensement de l'Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu victimes de sectes (Unadfi). Et même si le pays dispose depuis 2002 d'une loi réprimant l'abus de faiblesse de personnes placées en "état de sujétion psychologique", les professionnels s'interdisent toute ingérence au nom de "la liberté de croyance". Alors comment lutter ?
Aux Etats-Unis, dans les années 1970, des familles désespérées avaient recours à la "déprogrammation, un lavage de cerveau controversé. Un ancien adepte de la secte Moon, Steven Hassan, a ensuite créé une autre méthode : "l'exit counseling", fondée non sur la contrainte mais le dialogue.
Une méthode qui a déjà fait ses preuves
"L'exit counseling", existe en Italie et a été introduit en France par Me Picotin. Il a été utilisé notamment avec une partie des "reclus de Monflanquin", une famille de notables du sud-ouest manipulée pendant près de dix ans par un seul homme qui l'a dépossédée de plus de 4,5 millions d'euros.
"Ma femme avait tenté de m'ouvrir les yeux et je n'ai rien entendu. J'étais tel un zombie", raconte Charles-Henri de Védrines, une des victimes du manipulateur Thierry Tilly, aujourd'hui en prison.
Son épouse, Christine de Védrines, a finalement travaillé avec une "équipe" d'exit counseling, composée de cinq personnes : un détective, deux psychologues, un psychanalyste et un avocat, pendant presque neuf mois. L'équipe, qui refuse tout contact avec la presse, travaille actuellement sur une douzaine de "dossiers".
Comment ça marche ?
Le détective doit tout apprendre sur la victime et son gourou. Les psychologues, eux, sont chargés de déterminer comment "accrocher" la victime après avoir étudié des mémoires complets fournis par la famille sur sa vie. Le tout sous la supervision de l'avocat, pour que le cadre légal soit respecté. Puis on détermine un jour, un lieu, pour "l'intervention" visant à entrer en contact avec la victime. Elle "se monte comme une interpellation dans le milieu judiciaire", raconte un gendarme en contact avec le groupe.
Parfois, l'enjeu peut être lourd et urgent, comme pour cette jeune victime qui avait cessé tout traitement alors qu'elle était atteinte d'un cancer et, faute "d'exfiltration", risquait sa vie.
"Tout le travail d'exit consiste à réaliser des encoches pour percer la couche de fausses informations qui brouille la personne", en faisant par exemple réapparaître "des gens du passé, des souvenirs heureux", explique Me Picotin, en précisant que ce travail peut démarrer par l'envoi de messages ou de lettres.
Quand ils sont sous emprise, "les gens vivent des mensonges et des contradictions", explique aussi Steven Hassan : ils sont programmés pour s'interdire les pensées négatives.
Lors de l'intervention, on tente donc de les remettre en contact avec le souvenir enfoui de cette réalité, dit-il. Ensuite, lorsqu'ils ouvrent les yeux, en cinq minutes ou plusieurs heures, ils sont "débriefés", parfois pendant des jours, au cours desquels ils évoquent leur vécu avec un psychologue qui les aide à assimiler.
Un traitement à plus de 20.000 euros - qui ne fait pas l'unanimité
Le "conseil en sortie" reste très peu connu en France. Il est coûteux (plus de 20.000 euros parfois) car mobilisateur d'une équipe pendant des semaines et suscite la méfiance de certaines associations de victimes.
Une spécialiste du sujet, fait part de sa réserve craignant que "l'exit counseling" ne puisse déboucher sur des actions illégales (l'enlèvement de la victime), ce dont se défend l'équipe française. Cette experte critique aussi la mise en oeuvre de techniques de psychologie comportementale "pas toujours efficaces", selon elle.
Serge Blisko, président de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, refuse lui de se prononcer pour ou contre la méthode, mais estime qu'en France les victimes sont souvent trop seules après leur "sortie" et qu'il faudrait des lieux où elles se mettraient à l'abri et leur offrir un "suivi psychologique" pour leur redonner "le goût de vivre".
Source : Nouvel Observateur, 16 juillet 2014,
http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20140716.OBS3843/l-exit-counseling-ou-comment-exfiltrer-les-adeptes-des-sectes.html?xtor=RSS-25

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