mercredi 23 juillet 2014

LOURDES LE DISNEYLAND DE LA VIERGE

Entre Cour des miracles et parc d'attractions du culte marial, Lourdes doit son essor touristique à l'hallucination d’une femme, Bernadette Soubirous.
Depuis que la jeune bergère a vu la mère de Dieu dans la grotte, Lourdes en a fait, du chemin. Bernadette Soubirous, née en 1844 et décédée en 1879, a témoigné de dix-huit apparitions mariales dans la grotte de Lourdes entre le 11 février et le 16 juillet 1858. La jeune femme aurait creusé le sol de ses blanches mains pour en faire jaillir une source, eau qui ruisselle encore aujourd'hui des parois de la grotte et que l'on dit miraculeuse et guérisseuse. Si les grottes, depuis l'Antiquité, ont toujours été un lieu de dévotion et de mysticisme, notamment celui qui vénérait les entités féminines, saintes patronnes de la fertilité et des femmes en souffrance, l'Église catholique a vu l'occasion d'authentifier les apparitions de la petite Bernadette et de la canoniser. Aujourd'hui, des centaines de milliers de pèlerins se rendent chaque année à Lourdes, petite ville des Hautes-Pyrénées, devenue haut lieu de la chrétienté. Pourtant, si les Lourdais se plaisent à comparer leur ville à Jérusalem, leur ville ressemble plus à un Disneyland de la Vierge qu'à une cité sainte chargée d'histoire.
Après Pau, dernière gare « laïque » avant les sur le TGV Paris-Tarbes, l’ambiance dans le wagon change complètement. Le son d'une guitare retentit et un groupe de jeunes entonne Let it be, des Beatles, et le vieux Et moi, je suis tombé en esclavage, de Pierre Bachelet. Ce sont de jeunes scouts qui se rendent à Lourdes pour « servir ». Ce sont eux que l'on croisera plus tard, tirant les fameux pousse-pousse bleus de Lourdes pour transporter les malades de leurs dortoirs au sanctuaire. Dans le wagon, ce sont d'ailleurs à peu près les seuls jeunes. Plus Loin, on entend une toux fatiguée, puis une vieille dame se racle la gorge. Lourdes, c'est surtout une destination de personnes souffrantes. Un couple d'Indiens à l'apparence fortunée se prépare aussi à descendre du train. L'épouse, au sari richement décoré et croix en or, semble sermonner ses deux enfants sur la bonne conduite à tenir pendant le pèlerinage. Ce sont des vacances, certes, mais des vacances qui ont quelque chose de solennel. On ne vient pas à Lourdes pour le plaisir épicurien, on y vient soit pour La communion, soit pour la guérison.
LE PÈLERINAGE COMMENCE DANS LE TRAIN
Dès la descente du train, on est frappé par l'agitation de la ville. Une colonne de treize fauteuils roulants — à Lourdes, comment n'y voir aucune superstition? —, poussés par des bénévoles, se dirige vers le sanctuaire. Ici, tout le monde rêve au scénario miraculeux de l'impotent qui se relève, béat, devant la grotte miraculeuse bénie par l'eau de Lourdes, saint breuvage de la Vierge bienfaitrice. Il est vrai que le sanctuaire, lieu de calme, est propice au recueillement. Des fidèles agenouillés devant la grotte se mêlent à des handicapés en chaise, les prières durent des heures, sans que nous puissions être témoins d'aucun miracle. Pourtant, en ce grand parc d'attractions consacré au culte marial, tout, absolument tout, invite à faire partie du simulacre.
Comment ne pas être endoctriné à Lourdes, où même les plus sceptiques des athées pourraient se surprendre à se laisser aller à quelque manifestation de mysticisme? Dans une ruelle pavée non loin du centre-ville, trois jeunes franciscains en soutane barrent l'horizon. Un Romain, un Libanais et un Mexicain sont là pour interpeller les passants et leur parler de l'œuvre de saint Maximilien Kolbe. Le prêtre polonais, mort le 14 août 1941 au camp de concentration d'Auschwitz à la place d'un père de famille, a été canonisé par Jean-Paul II en 1982. Il est le fondateur de la Mission de l'Immaculée, qui siège aujourd'hui à Lourdes. Dans un local ultramoderne, un intérieur design improbable en cette ville, une petite exposition est consacrée au saint homme. Le jeune frère roumain, un bel ange blond aux yeux bleus, explique, débordant d'amour et de générosité, l'œuvre sacrificielle du saint. En fin de visite, le pèlerin est convié à une petite pièce aménagée en chapelle, où trône une relique de Kolbe, quelques poils de barbe gardés dans une croix dorée. Le franciscain s'agenouille, fait un signe de croix, puis invite le visiteur à se recueillir. Comment refuser ? Faisons un vœu, on ne sait jamais.
PAS MANGER, PAS PRIÈRE
Lourdes est aussi un lieu cosmopolite. Dès L'arrivée, on y est frappé par la grande diversité ethnique et linguistique. Une diversité toute chrétienne toutefois. Parmi les passantes, qui arborent plus ou moins discrètement des croix en or à leur cou, ni étoile de David, ni main de Fatima, ni sourate coranique. Les seuls voiles que l'on voit ici sont ceux des religieuses, innombrables en ce royaume de Marie.
Saint Firmin, saint Roch,
saint Julien, Jean-Baptiste, Geneviève... Peu d'enseignes affichent des noms laïques ici.
Ça et là, quelques commerces mettent en avant la culture pyrénéenne, les spécialités basques ou le nationalisme régional. Le terroir, au caractère pourtant fort réputé, est peu vendeur à Lourdes. Les guides au micro des cars qui déversent les pèlerins ne les ont que peu briefés sur le potentiel touristique de la région. C'est avant tout pour l'eau miraculeuse que l'on vient ici, et l'on en repartira les sacs remplis de colifichets. Selon son forfait bagages, on prendra le gros bidon d'eau de Lourdes que l'on remplira près de la grotte, ou encore les petits flacons décorés de vierges de pacotille argentées. Il y a aussi les vierges phosphorescentes, les cierges Bernadette Soubirous, les médaillons de la Vierge miraculeuse, ou encore les mugs Lourdes. Les plus coquettes opteront pour un éventail, emblème de l'élégance
basque. Parmi les objets
phares du shopping à Lourdes, parfaite illustration du gadget cucul catho, les sets de table de prières animalières : la prière du cheval, de la marmotte, de l'âne ou du chien... Il y en a pour tous les membres de la famille.
Lourdes a
 aussi ses Roms. 
Sont-ils là par
piété ? Probablement. Mais la
 manne caritative
 d'un endroit où l'on 
vient en masse 
expier ses péchés et 
implorer la miséricorde
 divine est trop alléchante 
pour les mendiants de carrière. Ici, au classique «pas
 manger, pas travail, pas maison », la pauvresse rom ajoutera un chapelet entre des mains tremblotantes à sa pose agenouillée et sa tête baissée sous foulard cache-misère. Une posture quasi virginale qui ne manquera pas d'émouvoir des pèlerins peu habitués à la croiser dans les couloirs de métro, le rosaire en moins. Les Roms ont même leur point de rendez-vous à Lourdes, sur un petit banc public au bord du Gave de Pau, non loin du sanctuaire. C'est ici, en face de cafés touristiques aux terrasses sans doute désertées à cause de leur présence, que les Roms se rassemblent au couché du soleil, vraisemblablement pour faire le bilan de leur journée de « travail ».

En ce lieu de pèlerinage, où il fait bon flâner pour observer le grand théâtre humain de la foi, il n'est pas difficile de repérer les mœurs de cette communauté impénétrable, souvent hermétique au contact avec les étrangers, et notamment les médias. Sur le pont qui mène au sanctuaire, derrière un kiosque recouvert d'affiches d'offices religieux en tout genre, trois garnements roms s'amusent en montrant leurs postérieurs aux photographes. Ils mériteraient probablement une fessée, mais comment ne pas méditer, en ce lieu propice au mysticisme, sur cette insolence candide, pied de nez enfantin à une sainteté surfaite. Ces enfants misérables, qui ont des détritus, bouteilles en plastique ou autres débris ramassés au fond d'une poubelle, en guise de jouets, et qui évoluent entre Marie et Bernadette pendant que leur mère quémande quelques pièces, sont peut-être simplement à l'image des autres habitants de Lourdes. La religion, ils la vomissent.
UN REPOUSSE-FOI
À quelques mètres d'une porte latérale du sanctuaire, une terrasse de café qui voit défiler le monde entier du matin au soir. On ne peut rêver mieux achalandé comme commerce, un vrai cadeau de la Vierge. À la question « êtes- vous croyant? », le serveur jovial à l'accent chantant sourit, l'air coquin, et répond : « Pas particulièrement, non. » Avant de continuer: « Il ne faut pas penser que les gens de Lourdes ou ceux qui vivent ici soient religieux, bien au contraire, le plus souvent, cette ambiance nous éloigne de la religion. » Le pèlerinage est une manne financière dont tout Le monde se réjouit, mais sans pour autant être dupe. « Nous, ici, nous sommes les mieux placés pour savoir que les gens de l'Église ne sont pas meilleurs que les autres, voire même qu'ils sont souvent pires », explique le garçon de café. Comment ne pas vomir des vierges lorsqu'on en voit des centaines, des milliers, en plastique, en bois, en pierre, des minuscules, des porte-clefs, des colossales, dessinées sur des toiles, des panneaux, des cierges ou des tee-shirts, du matin au soir, à 2 euros, à 50 centimes ou à 180 euros, chaque jour que le Seigneur fait. Même la nuit tombée, à Lourdes, le spectacle continue. Le sanctuaire, qui ne ferme ses portes qu'à minuit, continue à accueillir les messes et processions.
Sinon, en soirée, les vacanciers ont aussi les sorties « culturelles ». L'un des hauts lieux du 7e art dans la ville, c'est la salle Bernadette, pour ne pas changer. Le bâtiment, à l'architecture moderne, se démarque des façades anciennes qui l'entourent, avec son immense fresque murale représentant le pape Jean-Paul II. À l'affiche, un long métrage : Je m'appelle Bernadette, de Jean Sagols. Superproduction locale dont on retrouve les publicités dans toute la ville. Il y a aussi le cinéma Pax, par Habemus Ciné, à l'architecture plus ancienne. À l'affiche, évidemment, Je m'appelle Bernadette, un must manifestement, mais aussi Bernadette, de Jean Delannoy, The Way, la route ensemble, Compostelle et Bernadette en dessin animé.
PENDANT LA CRUE, LE SPECTACLE CONTINUE
Lourdes serait-elle incroyante en son for intérieur ? En tout cas, elle joue le jeu de la piété et a pu se refaire une beauté grâce à la générosité des offrandes. Les dégâts causés par la crue du Gave de Pau l'année dernière ne sont plus visibles dans le centre, mais plus loin, en quittant la zone touristique. Célérité des professionnels du tourisme oblige. Ici, on fait mine de prendre cela avec philosophie : « Dieu a voulu nous mettre à l'épreuve », estime une commerçante qui a été touchée par les eaux montantes. Aujourd'hui, seule une exposition de photos à travers les lieux d'affichage du centre touristique rappelle encore la catastrophe. Le sanctuaire et la grotte, également touchés, avaient été ouverts immédiatement après la crue afin qu'aucun pèlerinage ne soit annulé, tant les pèlerins s’y préparent à l'avance, y tiennent.
Les pèlerinages d'un jour, justement, sont une institution à Lourdes. Par villes, régions, pays ou églises, des groupes affluent avec armoiries et banderoles régionales. Les Espagnols ont leurs jours dans l'année, les Italiens aussi, Amiens. Meaux, Angoulême... Aujourd'hui, c'est le jour des Béatitudes, communauté catholique qui a à maintes fois éveillé les soupçons de la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires). Le fondateur des Béatitudes, le frère Ephraïm, diacre permanent, a été réduit à l'état laïque par l'Église catholique en 2007 à la suite de nombreux scandales sexuels ou de travail forcé qui ont entaché la communauté. Cela n'empêche pas les dévots béats de venir quémander la baraka de la Vierge et de parader, comme tous les autres pèlerins, sur le grand parvis du sanctuaire.
Voilà un grand rituel de la ville, car on y vient aussi pour y être vu. Les groupes de pèlerins se font un honneur d'étaler la puissance et la richesse de leur communauté. Dans les processions qui les mènent à la grotte, avec leur lot de fauteuils roulants, de pousse-pousse chargés de malades ou de personnes âgées, on ne brandit pas les petits cierges blancs et bleus à 3 euros comme offrandes. Non, on porte de grosses offrandes collectives, des cierges souvent aussi gros qu'un missile sol-sol, car cela doit avant tout faire honneur à la communauté. Quand on aime la Vierge, on ne compte pas, et cela, les commerçants du culte à Lourdes l'ont bien compris.
À droite de la grotte, une belle chapelle ardente où les feux ne s'éteignent jamais. Une longue allée de cages d'offrandes, des milliers de cierges brûlent et ne s'éteignent que pour que d'autres continuent à éclairer la statue de Marie. Une petite fille, à peine les vacances scolaires commencées, est déjà à Lourdes avec sa maman, qui lui intime devant le lieu : « Tu n'oublies surtout pas de faire ta prière ! » À cet âge-là, dans l'ennui monacal de Lourdes, la petite a toutes les chances de voir apparaître un ami imaginaire, une petite Vierge dans  la grotte, par exemple.
Zineb El Rhazou
Source : Charlie Hebdo, 16 juillet 2014