dimanche 24 août 2014

Charité mal ordonnée - Des travailleuses sans droit ni titre au resto de la Bonne Mère

Sous les jupes de Notre-Dame de La Garde niche le restaurant Eau-Vive loué pour ses prix modiques et la bonne humeur de ses serveuses. Or la communauté des travailleuses missionnaires de l'immaculée qui gère ce réseau international de restaurants, fait l'objet d'un "livre noir" rédigé par un collectif d'anciennes employées. Elles y décrivent un système d'emprise particulièrement pernicieux.
Justine* se souviendra toujours du jour de sa libération. Ce matin de printemps 2008, elle ne s'est pas levée à 5h30 pour la séance de gymnastique, suivie de la séance de prières puis de la messe. Elle est restée dans son lit avant de fuir à toutes jambes la colline de Notre-Dame-de-la-Garde. "Je n'ai pas repris mon souffle ni fait un seul arrêt jusqu'au Vieux-Port", dit-elle aujourd'hui, alors qu'elle a reconstruit sa vie en Provence.
A l'époque, Justine faisait partie des travailleuses missionnaires de l'immaculée. La prison qu'elle quittait avait pour cadre le charmant restaurant l'Eau vive, située sous les jupes de la basilique emblématique de Marseille. Les guides touristiques vantent ses prix modestes et l'éternel sourire des charmantes dames de toutes origines qui servent en ces lieux. Mais les commensaux qui s'attablent connaissent rarement les conditions de travail de celles qui incarnent cette communauté installée sur "les cinq continents". Ces travailleuses missionnaires de l'immaculée ou TM
appartiennent à un tiers ordre né sous la protection de l'église catholique.
Cette communauté aussi appelée Famille missionnaire Donum Dei a été fondée en 1950 par le père Marcel Roussel-Galle qui entendait ainsi réunir des "vierges chrétiennes" qui épousent le christ "tout en restant d'humbles travailleuses avec une profession". L'appel du père Roussel se diffuse de par le monde et les candidates à cette charge "sans voeux ni promesse" viennent d'Afrique, d'Asie, d'Océanie ou d'Amérique du sud. Dès les années 60, leurs activités se concentrent autour d'une chaîne de restaurants baptisés Eau-Vive qui devient la vitrine de cette communauté rattachée au tiers ordre carmélitain.
Livre noir d'anciennes missionnaires
Le caractère immaculé de l'association est quelque peu entaché par la publication d'un livre noir rédigé par un collectif d'anciennes travailleuses missionnaires avec le soutien de l'Avref, une association de lutte contre les dérives sectaires notamment dans la mouvance de l'église catholique. "J'ai eu un premier contact avec une personne qui avait quitté le mouvement, il y a un an et demi, explique Georges Belfort, un militant de l'Avref qui a recueilli de nombreux témoignages. Ensuite, lors de notre assemblée annuelle, deux autres personnes sont venues spontanément nous voir. On a tous été ébranlés par ce qu'elles décrivaient. De fil en aiguille, les témoignages ont fini par affluer." Justine a apporté sa pierre à cet ouvrage sans appel. Il y est décrit un système d'emprise qui débute dès le recrutement des jeunes filles le plus souvent dans des pays en voie de développement et dans des familles pauvres.
Depuis plusieurs années, elles sont nombreuses à tenter de fuir la communauté. Fuite d'autant plus difficile qu'elles n'ont pas d'existence officielle en France, si ce n'est par le biais de visas de missionnaires qui ne leur donnent pas le droit de travailler. C'est en tout cas ce dont témoignent les anciennes employées sans que nous puissions le vérifier auprès de l'organisation. Dans le livre noir, une ancienne adepte rapporte ainsi que dans les années 1990, au restaurant de Toulon, un mot de passe avait été mis en place pour éviter les contrôles de l'inspection du travail. Quand elles entendaient "banane flambée", les jeunes travailleuses "en formation" et non déclarées allaient se cacher dans un local pour éviter les contrôles. Une situation qui perdure aux dires des responsables de l'Avref. "La plupart des TM n'a pas non plus de numéro de sécurité sociale. Or, mêmes les carmélites cloîtrées ont un numéro de sécu, s'insurge Georges Belfort. Après des années de travail, elles n'ont pas le droit ni au chômage, ni à la retraite. Dans ce cadre, reconstruire sa vie demande beaucoup d'efforts."
C'est ce que Justine a découvert en fuyant la communauté. "A Notre-Dame-de-la-Garde, j'ai pris contact avec deux soeurs qui étaient en visite. Je l'ai fait très discrètement car si on se confiait à un prêtre sur place, il y avait de fortes chances qu'il prévienne la responsable. Ce sont elles qui m'ont trouvé une famille d'accueil après ma fuite. En quittant la communauté, je ne savais même pas comment prendre un ticket de métro. Cela a été très dur de me réadapter." Heureusement, Justine a pris soin de conserver son passeport sur elle en permanence. "Je craignais que quelqu'un me dénonce et qu'il soit confisqué", dit-elle aujourd'hui. C'est en faisant les démarches de renouvellement de son titre de séjour renouvelable chaque année, qu'elle s'est aperçue que celui-ci ne lui donnait pas le droit de travailler en France.
Pourtant elle a passé l'essentiel de son temps dans le labeur durant les 13 années passées au service de Donum Dei. "Le travail était pénible dans les missions qui avaient la gestion d'un restaurant ou de l'accueil des pèlerins comme c'est le cas à Lisieux et à Domrémy", explique-t-elle. La journée commence à 5h30 par de la gymnastique et des prières pour se finir en soirée si le restaurant propose deux services. "Dans ce cas, il fallait partir après le départ des derniers clients. Cela faisait des journées très longues."
Inutile d'espérer un salaire en échange. Les TM ne reçoivent rien ou presque : "Durant les premières années de formation, on n'a pas d'argent. Si on a un vêtement déchiré ou besoin d'un pull, il faut demander à une responsable qui nous l'achète. Ensuite, quand j'ai commencé à travailler dans les restaurants, j'ai eu dix ou 15 euros d'argent de poche par mois. Parfois une carte téléphonique pour appeler au pays mais rien de plus."
Fiançailles à Rome
Les vacances sont aussi rares, collectives et religieuses. "Cela n'était pas la belle vie à Paris, sourit Justine. C'était trois semaines de retraite dans un monastère." Quant aux retours au pays, ils sont également très rares. Justine est originaire du Burkina Faso, une des terres de prédilection de la communauté. Elle n'a pu y retourner qu'une fois après ses voeux de fiançailles en 2005. En effet, l'intégration au sein de la communauté passe par des rites dits de fiançailles et d'épousailles qui marquent l'officialisation de l'appartenance à la communauté.
Les fiançailles se font à Rome où la communauté possède son restaurant le plus prestigieux. La future fiancée y reste un an avant de prononcer ses voeux devant un prêtre. "Mais pour le droit canonique de l'église cela ne siginifie rien, constate Georges Belfort. Il s'agit d'une association de laïques qui ne suivent pas les règles d'une congrégation religieuse." Or, pour les candidates souvent nées dans des pays en voie de développement et peu formées, la nuance est mince. Et une fois entrée dans la communauté, il est presque impossible de la quitter.
Dans le livre noir du collectif des anciennes TM, beaucoup dénoncent les errances spirituelles de la communauté. Certaines rapportent que la parole du fondateur étaient écoutées religieusement sur de vieilles K7 de l'époque, inaudibles aujourd'hui. "On devait les écouter deux ou trois fois par mois, abonde Justine. Et c'est vrai que le son n'était pas toujours très clair. J'avais du mal à comprendre."
Cinq ans d'aspirât
Les travailleuses missionnaires passent leur temps à changer de mission. Entrée dans la communauté en 1995 alors qu'elle a 17 ans, elle quitte le pays pour l'Europe après cinq ans dits "d'aspirât" censés lui donner une première formation. "Je n'y suis retournée qu'un fois en 2005, après mes fiançailles, déplore Justine. Ils m'ont donné 300 euros en tout et pour tout. Une fois payés les médicaments et les vaccins, il ne reste vite rien." C'est d'ailleurs la relation avec sa famille qui va sonner le glas de son engagement au sein de la communauté. Une fois ses "voeux" prononcés, elle est nommée à la mission de Domrémy-la-Pucelle. "Mais entre la responsable et moi, c'était chien et chat. Elle n'arrêtait pas de me faire des reproches injustifiées. Au bout d'un moment j'ai réussi à partir à Marseille."
Là, l'ambiance est un peu meilleure et le travail moins harassant notamment parce que le restaurant ne propose pas de service du soir. C'est pourtant à Marseille qu'elle décide de rompre les ponts : "Mon père est décédé au pays et ma famille a donc cherché à m'informer en allant voir la communauté de Ouagadougou. Moi-même, j'ai appris sa mort un an après son décès. Ils ne m'ont rien dit alors qu'ils savaient. J'ai alors demandé à pouvoir envoyer de l'argent à ma mère et elles ont refusé. J'ai passé 13 ans de ma vie chez les TM et je n'ai jamais pu payer un sac de riz à ma mère. C'est là que j'ai décidé de quitter. Au moins maintenant je travaille et peux l'aider."
"Imprécisions, inexactitudes et contrevérités notoires"
Comme elle, d'autres travailleuses ont choisi de quitter le mouvement. L'Avref a donc alerté les associations locales pour qu'elles puissent recueillir celles qui sauteraient le pas. "Nous avons également alerté la Cimade pour tout ce qui concerne la régularisation administrative de ces jeunes femmes." L'association a également transmis le document à la conférence des évêques dont l'archevêque de Marseille est le président. "Pour qu'ils essaient au moins de faire en sorte que ces jeunes femmes obtiennent un numéro de sécurité sociale et une carte vitale", espère Georges Belfort. A l'archevêché, les services de communication indiquent avoir également reçu le document mais Georges Pontier étant à vacances, il ne faut pas attendre une éventuelle réaction avant la cérémonie du 15 août.
Quant à la responsable du restaurant Eau Vive de Marseille, Anne Hông Nguyen, après plusieurs sollicitations, elle a fini par répondre via un courrier visiblement passé par les arcanes romaines de la communauté. Celle-ci annonce préparer dans les prochaines semaines une "réponse appropriée aux allégations" portées.
Pour l'heure, elle se contente de dénoncer le Livre noir rendu public par l'Avref : "L'analyse de ce document révèle de très nombreuses imprécisions et inexactitudes, des contrevérités notoires et des appréciations portées à l'emporte-pièce sans réel soucis de vérifications des sources et de vérités historiques ou doctrinales." En revanche, elle n'apporte aucune réponse aux questions précises que nous lui avions formulées par courriel. Elle n'a pas plus donné suite à nos demandes de rendez-vous.
(*le prénom a été modifié)

Par Benoît Gilles
Source : Marseille Actu, 11 août 2014,
http://www.marsactu.fr/societe/des-travailleuses-sans-droit-ni-titre-au-resto-de-la-bonne-mere-35857.html

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