lundi 22 décembre 2014

Un refuge pour les « sorcières » du Burkina

À Ouagadougou, un centre accueille des femmes bannies de leur village après avoir été accusées d'avoir « mangé l'âme » d'un habitant. Une pratique bien ancrée que les associations peinent à faire régresser.
Ouagadougou.
 De notre correspondante
Assise sous un toit de tôle, sur des nattes posées à même la dalle de béton, une brochette de grands-mères agite des mains creusées, file la laine, trie les haricots secs, tamise la farine de maïs. Comme dans une maison de retraite à l'africaine, active et colorée.
Des femmes vulnérables
Sauf que ces pensionnaires-là sont des parias. Victimes d'une vieille coutume répandue dans les villages du centre du Burkina Faso : après une mort inexpliquée, le cadavre guide les pas de ses porteurs vers celui ou celle qui a « mangé son âme ». Les coupables désignés sont le plus souvent des femmes âgées vulnérables, veuves ou sans enfants... des bouches « inutiles » à nourrir. La « sorcière » est bannie sur le champ, sa famille n'a pas le droit de la revoir. Certaines se perdent dans la brousse, d'autres se suicident.
Le phénomène est difficile à chiffrer, hormis les quelque 500 femmes accueillies dans des centres spécialisés. Voilà dix ans que Véronique, la soixantaine, a rejoint les 90 résidentes de la Cour du 12, gérée par le ministère de l'Action sociale à Ouagadougou. Chassée de son village, elle a erré et avalé un insecticide, avant que son oncle ne la mette dans un bus pour la capitale. « J'ai marché dans la ville sans savoir où aller, puis une vendeuse de beignets m'a conduite à la Cour du 12. Pendant des jours, je n'ai pas pu manger. Je ne faisais que pleurer, penser à mes enfants. »
En Afrique, la famille est le pilier des relations sociales. L'exclusion qui frappe ces femmes est absolue. « On essaie de leur apporter un toit, de la nourriture, des soins, et surtout un peu d'affection », indique Justine Zongo, 29 ans, éducatrice spécialisée responsable du centre. Les conditions sont précaires. La dotation du ministère ne suffit à assurer qu'un repas par jour. Les vieilles, âgées de 54 à 93 ans, complètent avec des activités aux maigres revenus : filage du coton, fabrication de savon, travail dans les champs...
Enterrées dans la solitude
Pour la plupart, la mort viendra les trouver là. Et elles seront enterrées dans la solitude. Certaines reçoivent cependant la visite de leurs enfants, qui bravent l'interdit en cachette. L'occasion, pour les travailleurs sociaux, de tenter des médiations pour un retour en famille. Mais le chemin est long. Seule une grand-mère est rentrée chez elle cette année, quatre nouvelles sont arrivées.
La réhabilitation passe aussi par la sensibilisation des chefs coutumiers. « Leurs prises de position facilitent les choses, car ils sont des garants de la tradition », explique Juliette Nagalo, de la Commission Justice et paix, organisme catholique qui lutte contre cette coutume bien ancrée. Les acteurs impliqués réclament depuis des années une loi qui pourrait, selon la jeune femme, « dissuader les calomniateurs, de la même manière que la loi de 1996 interdisant l'exclusion accompagne le lent recul de cette pratique. »
Texte et photo : Louise AGAR
Source : Ouest-France, 14 décembre 2014