mardi 2 décembre 2014

BROCELIANDE - LE PEUPLE DE LA FORET DE PAIMPONT

Sous le vernis touristique, la forêt de Paimpont est le théâtre d’un renouveau  de cultes païens. Une manière pour certains habitants qui ont fait de l’occulte leurs fonds de commerce. D’autres se méfient de ces nouveaux mystiques fascinés par la légendaire Brocéliande.

Le druide lève sa main vers le ciel et déclare : « Nous allons consacrer le cercle ! » Aussitôt, les participants entament leur procession. Ce week-end d'août, ils sont huit, dont deux enfants, à s'être réunis à Paimpont pour fêter Lugnasadh. Cette coutume celte symbolise « le mariage du ciel et de la terre » et la fin des moissons. Une gerbe de blé orne le cercle de pierres où a lieu la cérémonie. Le druide, qui se fait appeler Dwrdan, semble sorti d'un autre temps avec sa barbe, son pendentif amérindien et ses braies à carreaux. Il ponctue ses prêches en soufflant dans une corne.
Après un discours sur le respect de l'environnement et l'importance de « l'esprit celte », Dwrdan entame une prière en anglais « pour honorer le principe divin de nos pères amérindiens ». Un couple veut s'approcher pour participer. Il les chasse d'un geste. « Il fallait venir plus tôt ! » Pour lui, ce n'est pas une attraction, mais une cérémonie aussi sérieuse que la messe. « Nous réactualisons les connaissances des Celtes, sans les singer », affirme-t-il.
Responsable de l'Association pour l'expression delà tradition vivante du monde gaulois, Dwrdan préside huit rituels par an, qui correspondent au cycle des saisons.
Cérémonies « à la carte »
Parmi les participants, on compte des habitués qui résident au village. D'autres sont venus de Paris. Pour eux, Brocéliande n'est pas le théâtre d'une promenade dominicale ; c'est un lieu sacré. Certains habitants les appellent « les fous des bois ». Ces amateurs d'arbres sacrés, pratiquants de cultes variés et amoureux de la nature se rendent régulièrement sur place ou sont venus s'y installer avec leur famille. Leur arrivée a coïncidé avec l'émergence d'un business ésotérique dans la plus célèbre forêt de Bretagne (lire p.50). Leur sacralisation des lieux les oppose parfois aux agriculteurs et aux exploitants forestiers. Leur point commun : ils ont été aimantés par Brocéliande.
Ce peuple mystique correspond à une catégorie étudiée très sérieusement par les universitaires du monde anglophone, mais peu connue en France : les « néo- païens ». Cette galaxie de croyants aux profils très variés s'emploie depuis le XVIII" siècle à reconstruire les religions préchrétiennes, comme celle des Celtes. La principale caractéristique des néopaïens est leur attachement à la nature. S'ils aiment arborer des symboles de dieux anciens (marteau de Thor, œil d'Horus...), tous ne croient pas réellement en leur existence. « Le néopaganisme est ce qu'on appelle un panthéisme, explique Stéphane François, universitaire spécialiste du sujet. Il n'est pas nécessaire de croire en des dieux car la divinité se confond avec la nature. »
Pour le reste, chacun fait à sa sauce : il n'y a pas de bible du néopaganisme. Pas non plus de rituel codifié. La christianisation a effacé les traces des anciennes coutumes. Résultat : des cérémonies « à la carte » qui empruntent des éléments aux autres spiritualités1.
Jean-Claude Capelli, druide depuis vingt ans, ne s'en cache pas ; « Le druidisme d'aujourd'hui est un chantier de reconstruction.
Quelqu'un qui prétend savoir comment les Celtes se mariaient il y a 25 siècles est un menteur. On n'a quasiment aucun témoignage sur le sujet. » Ozegan, un de ses confrères, confirme : « On n'aime pas trop le dire, mais pour nos rituels, on a pompé des éléments indiens ou tibétains. » Il a découvert Brocéliande par hasard, lors d'un voyage en stop en 1974. A l'époque, le néopaganisme était un mélange bouillonnant, nourri par les régionalismes et la contre-culture américaine. Alternatifs et écologistes étaient fascinés par cette religion qui rejette toute forme de clergé et d'autoritarisme. Les druides d'aujourd'hui n'en constituent que les avatars les plus médiatisés.
Le rêve brécilien
Parallèlement, l'industrie du tourisme s'est développée en forêt de Paimpont, accentuant la visibilité des lieux. Les érudits amateurs de druidisme y ont identifié la Brocéliande du roi Arthur. Elle a attiré l'attention des néopaïens français en quête de symboles celtes. « La forêt, c'est le temple, explique Albert Waroquy, néopaïen très impliqué dans la vie associative locale. Tout le monde s'y retrouve : les gothiques, les new âge, et des gens plus expérimentés qui ont vingt ans d'initiation derrière eux. »
Pour eux, Brocéliande symbolise un retour aux origines. « Je suis né dans le Bourbonnais, raconte Jean-Claude Capelli. Le druidisme est la seule spiritualité qui corresponde à mon terroir. » Il y a quatre ans, il a déménagé dans un village au cœur de cette forêt « où la tradition est plus vivante ».
Le photographe Philippe Manguin, qui a quitté le Val-d'Oise pour s'installer à Concoret, parle de « rêve brécilien ». « Ce n'est pas le rêve américain où on fait fortune. C'est un refuge loin de la surconsommation. On voit arriver beaucoup d'artistes qui ne roulent pas sur l'or mais qui se sentent unis par le territoire qu'ils aiment. »
Ceux qui s'imaginent trouver à Brocéliande un village gaulois totalement mystique repartiront peut-être déçus. Les néopaïens sont avant tout des néoruraux, ex-citadins avides de calme, dispersés autour du massif forestier. Ils retapent leur maison et font leurs courses au magasin bio. Leurs enfants vont à l'école du village. Comme ceux d'Isabelle2, la trentaine, arrivée il y a un an avec son mari. « Bien sûr, on aurait pu s'installer dans une autre forêt. Mais il y a toutes ces légendes qui la rendent particulière. Le Graal nous renvoie à notre quête intérieure. »
Brocéliande passe, sur les forums néopaïens, pour un haut lieu de pèlerinage. Ceux qui n'ont pas encore eu la chance d'y aller envient ceux qui disent avoir « senti les énergies druidiques » ou « rencontré des entités ». Certains évoquent des symptômes physiques : « Dès que j'approchais de la forêt, j'avais des vertiges. » D'autres expriment leur déception : « Je cherchais la magie. J'ai trouvé des hordes de touristes. » Combien sont-ils à répondre à l'appel du« rêve brécilien»? En France, aucune étude n'a décortiqué le sujet. Si le phénomène n'est pas quantifiable, il dépasse la simple légende urbaine. De l'avis des habitants, le nombre de visiteurs amateurs de surnaturel a augmenté avec l'arrivée d'une nouvelle vague en 2012. Cette année-là, une pétition rassemblant 1147 signataires a réclamé la sauvegarde d'un « arbre sacré » menacé en cœur de forêt Ghe (p.46). En août de la même année, un « festival païen » a rassemblé 80 personnes pour un rituel estival.
Lieux de culte
Difficile d'assister à une cérémonie néo-païenne quand on se présente comme journaliste. Au téléphone, les refus s'enchaînent. « Vous allez nous faire passer pour des cinglés ! » D'autres flairent le bon coup et proposent de nous « faire un sabbath » pour quelques dizaines d'euros. Un magnétiseur nous conseille d'attendre dans les bars fréquentés par les néopaïens « et d'aborder les groupes qui partent en forêt ».
Cette méfiance est compréhensible. Les rituels se pratiquent dans la nature et à l'abri des regards. A fortiori s'ils ont lieu dans une parcelle privée, autour d'un feu de joie (illégal en forêt). Chaque individu, chaque groupe, a sa propre façon de célébrer. Jean-Claude Capelli s'inspire de rares écrits historiques ainsi que des récits mythologiques irlandais.
« Au solstice d'hiver, je cueille le gui, vêtu de blanc, tel que le décrivait Pline l'Ancien. » D'autres se rendent au cœur du massif forestier pour d'impressionnantes transes chamaniques au son du tambour.
Le Tombeau de Merlin, site mégalithique très prisé des touristes, fait l'objet d'un culte plus « démocratique ». Les visiteurs formulent des souhaits à l'attention de l'enchanteur, comme on déposerait un ex-voto à Jésus. Pour Stéphane François, il s'agit d'une tradition « ouvertement païenne, un reliquat de pratique magique, dont le sens originel s'est à la fois perdu et transformé. Les chrétiens se sont contentés de la reprendre dans les églises. »
Fantasmes
Au matin, il ne reste des cérémonies que des couronnes de fleurs et de la cire de bougie au pied des arbres. Les chasseurs et les randonneurs en font des gorges chaudes au comptoir. « L'autre jour, j'ai trouvé une volaille sacrifiée » ; « Un soir, je suis tombé sur un rituel à caractère... sexuel. » Etc.

De quoi susciter l'inquiétude chez certains. «En tant que chrétien, je suis très inquiet, confie un habitant. Je sais qu'il y a toujours eu des pratiques occultes à Brocéliande. Je pense que ça confine au satanisme. » Jean-Claude Capelli connaît ces rumeurs. Il regrette que « certains bigots » affirment à son sujet qu'il pratique « des messes noires ». Selon lui, ceux-là désapprouvent le fait que sa femme, druide également, organise des visites guidées de l'église de Tréhorenteuc. « C'est pourtant une spécialiste de la symbolique locale... » La chapelle de Tréhorenteuc, construite en 1942, est en effet unique en son genre. Ses vitraux et ses mosaïques évoquent des épisodes de la quête du Graal. Une particularité due à Henri Gillard, recteur de l'église et très proche des néopaïens de l'époque, selon Jean-Claude Capelli. « Dans les années 1950, les druides bretons entretenaient d'excellentes relations avec les catholiques. Ils avaient même un aumônier. Et leurs cérémonies étaient précédées d'une messe. »
La majorité des habitants que nous avons interrogée ignore l'existence de leurs étranges voisins. Ronan Coignard, maire de Concoret, affirme qu'il n'a « pas connaissance de l'existence de ces gens-là ». Une habitante de Paimpont, Anne-Lise, résume : « Ce village est une microsociété. Il y a les agriculteurs, les baba-cool, ou encore les artistes dont certains sont plus perchés que d'autres. Il faut savoir faire le tri. Au final, ça donne différents clans qui ne se fréquentent pas. ».
1. Stéphane François, Le Néopaganisme : une vision du monde en plein essor, éd. de La Hutte
2. Prénom d'emprunt
Par Romain Joly, Adrien Duquesnel,  Julien Joly
Source : Article du dossier Brocéliande – Le Peuple de la Forêt, Le Mensuel de Rennes, Magazine indépendant, n° 62, octobre 2014

« Nous sommes complètement païens »

Marc et Tysha ne passent pas inaperçus dans les rues de Paimpont. Lui, dégaine de motard, crâne rasé et couvert de tatouages. Sur ses lèvres, des piercings qui dessinent une hermine bretonne. Elle, dentelles et cheveux noirs, style gothique qu'elle « porte depuis l'âge de 9 ans ». Leurs vacances, ils les ont longtemps passées à Brocéliande, quand ils ne traversaient pas l'Irlande en moto.
Quand Marc, à 52 ans, quitte son travail de typographe à Paris, ils décident de réaliser un vieux rêve : habiter à Brocéliande. Malouin d'origine, Marc est heureux de « rentrer au pays ». Pour Tysha, « Brocéliande porte la mémoire des druides. Je ne me voyais pas vivre ailleurs ». Ils trouvent une maison sur Internet, la retapent.
Naturopathe, Tysha fait pousser des herbes médicinales. Marc montre fièrement les cinquante arbres qu'il a plantés lui-même. Ce jardin paisible est en réalité un acte de résistance : « J'en ai assez des résineux d'exploitation qui défigurent la forêt, dit-il. A Paimpont, il n'y a pas un arbre sur la place ! Qu'on ne vienne pas me parler delà nature à Brocéliande... » A l'intérieur, des reproductions d'armes médiévales décorent les murs. Avec beaucoup d'émotion, Marc parle de ce que représente pour lui la littérature fantastique et, surtout, l'univers de Tolkien : « Cet auteur a marqué ma vie. D'ailleurs,
Le Seigneur des anneaux est sorti l'an- née de ma naissance. J'avais les premières éditions traduites en français ! Pour moi, plus que des romans, c'est une philosophie. »
Il évoque sa « culture celte », compare ses tatouages à « ceux des anciens Pietés ». Son combat, aussi, contre les élus et les professionnels du tourisme qui «veulent transformer la forêt en un "Merlinland" artificiel ». Quand l'office de tourisme inaugure le parcours-spectacle La Porte des secrets, le couple enfile des maillots siglés « La Porte des déchets » pour protester contre la construction d'un centre d'enfouissement dans la région.
« Si on est là, c'est aussi pour rendre son identité à Brocéliande, affirme Tysha. Les gens qui viennent vivre ici, comme nous, aiment plus la terre que certains natifs. » Ils s'affirment « complètement païens », en opposition « au clergé qui a recouvert les mythes celtes, comme la légende arminienne, d'un vernis chrétien ».
Toutefois, précise Marc, « je ne crois pas vraiment aux divinités de la religion celte. Je pense plutôt qu'elles symbolisent la force de la nature. Je trouve ça bien que des jeunes
viennent à Brocéliande pour leur rendre hommage. Mon dieu, c'est la planète. Les païens sont ceux qui veulent redonner une identité animale et humaine à la société. »
Avec leurs amis, ils célèbrent les solstices et des équinoxes, à Brocéliande ou à Carnac. Bien sûr, ils connaissent les néo-druides de la région. « On faisait partie d'un cercle druidique, se souvient Marc, mais on a laissé tomber après deux ans. » Il sourit : « Il y avait un membre qui voulait trop faire son chef Et moi, je suis anarchiste, comme tout typographe qui se respecte. »
Source : Article du dossier Brocéliande – Le Peuple de la Forêt, Le Mensuel de Rennes, Magazine indépendant, n° 62, octobre 2014

«Ici, mon travail est respecté»

La maison de Karin Mérat a des allures de décor de Narnia. De l'extérieur, rien ne la distingue de ses voisines. Mais dans le clair-obscur du salon, tentures et fées sculptées rappellent à quel point cette artiste a construit son style autour de l'univers gothique.
Karin Mérat vit ici, à Saint-Brieuc-de-Mauron depuis deux ans avec son mari, technicien. Chanteuse, compositrice et styliste, elle est tombée amoureuse de l'architecture de ce petit village de 370 habitants, « toute de bois, de terre et de pierres rouges ».
A 40 ans, elle redécouvre une Bretagne où elle n'était venue qu'en touriste, bien éloignée de ses Sables-d'Olonne natals. « Cet endroit et ses habitants nourrissent mon imaginaire, affirme-t-elle. Ce n'est pas la France, c'est différent. Je suis fière et heureuse d'habiter ici. »
Malgré son look médiéval-fantastique jusqu'à la pointe de ses cheveux roux, Karin affirme avoir été « très bien accueillie » par ses voisins. « Ici, on ne me juge pas. C'est la première fois que je ressens ça depuis l'adolescence. »
Changer de vie, c'est aussi repartir de zéro. A Paris, elle a connu les planches de la mythique Locomotive. Ici, son projet musical Les Secrets de Morphée n'est pas encore connu. Après trente ans de carrière, la revoilà payée au chapeau.
En parallèle, Karin organise des défilés de « robes de fées ». Des vêtements inspirés par la forêt et qui ressemblent à des costumes de film. Au pays des légendes arthuriennes, le style fait un carton. « J'ai fait un premier défilé à Tréhorenteuc, puis au château de Comper. Il y avait tellement de gens ! » Aux organisateurs qui voudraient qu'elle travaille bénévolement, elle rappelle qu'elle est diplômée d'une grande école de mode parisienne et qu'elle « dépense en moyenne 150 € de matière pour chaque tenue ». La féerie est une affaire sérieuse. « Je dépense toute mon énergie dans mon métier. Comme partout, il y a des rivalités et des gens qui n'aiment pas ce qui sort de l'ordinaire. »
Au fil des représentations, Karin a tissé des liens avec des artistes locaux évoluant dans le même univers. « Une artisane m'a fait une collection de bijoux elfiques pour le défilé. » Brocéliande n'est pas un eldorado. Mais « en deux ans, on m'a donné plus d'opportunités qu'en vingt ans là d'où je viens. Ici, mon travail est respecté ».
Par Julien Joly
Source : Article du dossier Brocéliande – Le Peuple de la Forêt, Le Mensuel de Rennes, Magazine indépendant, n° 62, octobre 2014

L’ARBRE DE LA DISCORDE

Situé sur une propriété privée, le hêtre de Ponthus oppose adeptes de la forêt et propriétaires terriens. Il symbolise les rapports complexes entre les différents occupants de Brocéliande.
Rien ne distingue ce jeune homme des autres randonneurs. Sauf son t-shirt aux couleurs d'un groupe de métal et son pendentif en forme de marteau, symbole de Thor, le dieu nordique. Brusquement, il sort du chemin balisé, après avoir vérifié que personne ne le suivait. Précaution inutile : ce matin, le circuit touristique de la fontaine de Barenton est quasi désert. Il disparaît bientôt dans les broussailles. Au-delà s'étend un lieu ignoré des promeneurs. Un dédale de chemins de gravier rouge qui quadrillent des parcelles d'exploitation forestière à perte de vue. Voici les « coulisses » de la forêt de Paimpont, une zone privée qui représente 90% du massif. C'est là, à une demi-heure de marche de la fontaine de Barenton, que se dresse le hêtre de Ponthus.
Silhouette familière : le
touriste l'a déjà vue sur
une carte postale, un poster ou dans un livre sur les arbres remarquables de Bretagne1. Sa forme tentaculaire tranche avec le garde-à-vous de ses voisins résineux. Sa mousse luisante lui confère un aspect irréel. Rien à voir avec l'Arbre d'or. D'ailleurs, contrairement à son clinquant congénère, le hêtre de Ponthus n'est pas indiqué sur les cartes de l'office de tourisme. « Le propriétaire ne veut pas que les gens y aillent », explique le personnel. Seule solution : être guidé par un connaisseur... ou fouiller Internet.

Symbole

Ces dernières années, l'emplacement du hêtre est devenu un secret de polichinelle. On le trouve sur des forums consacrés à la sorcellerie, et même sur Google maps. Conséquence : l'arbre, malgré son isolement, n'est plus vraiment un havre de paix. Il est même devenu un symbole pour les défenseurs de la nature agacés qu'on ose exploiter une forêt « légendaire ».
Un matin de week-end, une vingtaine de personnes peuvent défiler au pied de l'arbre. Leur âge : de 5 à 70 ans. Beaucoup se contentent de le contempler avant de repartir en silence. D'autres font cercle autour du tronc et psalmodient des chants gutturaux. Des jeunes aux cheveux longs laissent des offrandes sous forme de guirlandes de tissu, de plumes ou de fleurs, qu'ils accrochent aux branches basses. Les restes de bougies et de feux de camp témoignent d'activités nocturnes. Non loin, un homme disperse les pierres d'un foyer : « Si jamais je croise ceux qui font ça, j'appelle la gendarmerie, lâche-t-il. On a déjà assez d'incendies. »
Rumeurs et pétition
Pour prendre la mesure du succès du hêtre de Ponthus, il faut revenir au printemps 2012. Un épicéa d'exploitation, déraciné par le vent, tombe et l'abîme. Le propriétaire doit couper les branches cassées. Des habitués prennent peur en voyant les travaux. La rumeur se répand sur Internet : « Le hêtre va être tronçonné ! » Une pétition « pour sauver Ponthus » recueille 1147 signatures et génère un flot de commentaires enflammés : « C'est une déclaration de guerre contre les païens ! » ; « Ponthus, je pleure en te voyant dans le couloir de la mort. » Etc. Le ton monte. Des inconnus vandalisent un engin d'exploitation sur la parcelle.
Pour désamorcer la crise, Philippe Manguin, photographe et blogueur populaire à Brocéliande, endosse le rôle de médiateur. Dans un article, il explique que le hêtre ne sera pas coupé, mais clôturé. Début 2014, les épicéas qui l'entourent sont rasés, et l'accès interdit par un grillage. « On va reboiser avec des feuillus, explique un technicien. On protège le site à la fois du gibier et de la fréquentation. A force de passage, les racines du hêtre sont asphyxiées. » Cela ne plaît pas à tout le monde. « On a coupé le grillage pour passer, déclare un adepte. C'est un arbre sacré, il n'appartient à personne ! »
Deux mondes
Philippe Manguin désapprouve ce type d'action. Sur les réseaux sociaux, il prend la défense des propriétaires forestiers. « Ils aiment la forêt, à leur manière. Ils dépensent beaucoup d'argent pour entretenir le hêtre, alors que rien ne les y oblige. Mais tout l'imaginaire qui gravite autour, ce n'est pas leur truc. » Selon le photographe, « deux mondes cohabitent autour de la forêt », ce qui est plus souvent source d'incompréhensions que de tensions. « Il y a, d'un côté, les agriculteurs, cartésiens, et de l'autre, des gens qui viennent avec un rêve. En arrivant, ils sont confrontés aux contraintes économiques locales. Il y a dix ans, ceux du coin disaient "Attention, les fous arrivent !". Aujourd'hui, ils sont habitués. » Ces étranges voisins étant du genre discret, ils sont plus sources de fantasmes que d'animosité. Le conflit apparaît lorsqu'un lieu privé devient l'objet d'une attention excessive. C'est le cas du hêtre du Voyageur, un autre « arbre sacré » dont la santé décline. Pour l'instant, la proximité d'une route limite les hommages à de modestes offrandes. En sortant du bois, nous croisons Hélène2, une artisane qui vit à Broceliande depuis douze ans. Elle n'est pas allée au hêtre depuis des mois. « Ça m'a fait un choc d'apprendre que Ponthus était malade. En allant le voir, je lui faisais du mal sans m'en rendre compte. » Hélène reconnaît que les amoureux de la forêt ne portent pas tous les exploitants forestiers dans leur cœur. Elle fait avec. « Je comprends mieux leur travail depuis que j'ai discuté avec l'un d'eux. Broceliande, c'est la même chose que le monde extérieur : chacun a des opinions différentes, mais au final, on vit tous dans la même forêt. »
1. Arbres remarquables de Bretagne. Olivier Hamery. éd. Palantines
2. Le prénom a été modifié.
Par Adrien Duquesnel,  Julien Joly
Source : Article du dossier Brocéliande – Le Peuple de la Forêt, Le Mensuel de Rennes, Magazine indépendant, n° 62, octobre 2014

BUSINESS DU SURNATUREL - LES MARCHANDS DU TEMPLE

La réputation « magique » de la forêt de Paimpont, amplifiée par l'industrie touristique, attire des consommateurs versés dans l'ésotérisme. Mais gare aux arnaques.
En franchissant le porche de pierre qui garde le bourg de Paimpont, le visiteur tombe sur Merlin en personne. Ou plutôt, sur sa reproduction grandeur nature, emblème d'une boutique de souvenirs. Le magicien factice a une vue imprenable sur la rue principale, qui compte pas moins d'une demi-douzaine d'échoppes touristiques.
Dedans, épées et capes médiévales côtoient un inventaire à la Prévert d'outils paranormaux : pendules, détecteurs d'« énergies », assortiments de bougies (violettes pour les rituels de « guérison », grises « contre l'envoûtement »)... qui expliquent peut-être les coulées de cire multicolores qu'on retrouve parfois près de la fontaine de Barenton.
Isabelle Legrand, propriétaire d'une de ces boutiques, a développé ce rayon il y a quelques années, pour répondre à la demande grandissante. « Mais notre chiffre d'affaires provient surtout des objets souvenirs », précise-t-elle.
Face à la concurrence, certaines enseignes se spécialisent. Sur le trottoir d'en face, Armoria ne propose que des objets en lien avec l'imaginaire médiéval. Le gérant renvoie les amateurs d'occultisme vers son voisin baptisé La Quinte Essence de la forêt de cristal. Le lieu a ouvert il y a dix ans, à l'initiative d'Anne-Marie Quintin et de son mari. « Nous étions parmi les premières personnes intéressées par l'ésotérisme à nous installer à Paimpont, se souvient-elle. Ça a changé depuis.
Brocéliande est de plus en plus connue. Beaucoup de gens souhaitent y vivre. Le contexte actuel n'est pas joyeux. Ils sont à la recherche d'un lieu qui les fasse rêver. » Son magasin vise une clientèle plus attirée par les cristaux que par les statuettes de Korrigans. Elle compte des habitués, comme Elisa1, Rennaise et petite-fille de magnétiseur. Celle-ci vient à Paimpont tous les trois mois environ. A chaque fois, elle fait le tour des boutiques et peut y dépenser jusqu'à 50 € en minéraux et encens, qu'elle utilise aussi bien chez elle que lors de rituels en forêt. Si elle apprécie l'expérience des vendeurs paimpontais, Elisa reconnaît « qu'ils profitent à fond de la réputation du lieu ».
« Il faut rester vigilant »
Ils ne sont pas les seuls. Internet fourmille d'annonces pour des sorties en forêt de Brocéliande, qui n'ont rien à voir avec de simples balades contées. Au programme : des parcours initiatiques « pour apprendre à ressentir les éléments » ou des « fêtes druidiques » en passant par des séminaires de méditation « naturelle ». Les tarifs oscillent entre 50 et 100 € par jour, repas et hébergement non compris. Les programmes, très flous dans leur contenu, mêlent vocabulaire new age et références pseudo-historiques aux Celtes. Difficile de faire le tri. Le néo-druide Jean-Claude Capelli voit d'un mauvais œil ces thérapeutes autoproclamés, qu'il qualifie de « marchands du temple ». « Brocéliande exerce un attrait qui fait vivre les commerces, et c'est très bien. Mais elle attire aussi des gens en détresse psychologique, prêts à payer très cher pour assister à un rituel. Ce sont des victimes idéales pour des manipulateurs. Il faut rester vigilant. ».
*Prénom d'emprunt
Par Julien Joly
Source : Article du dossier Brocéliande – Le Peuple de la Forêt, Le Mensuel de Rennes, Magazine indépendant, n° 62, octobre 2014