dimanche 13 juillet 2014

Université Catholique de l'Ouest – Pourquoi une telle précipitation ?

Rien ne va plus à la Catho d'Angers. Et la réforme facultaire qui se mettra en place en septembre n'est que la face visible d'un malaise qui a gagné en profondeur depuis deux ans. Aucun professeur ne veut témoigner à visage ouvert. « Ça situe l'ambiance... », glisse l'un d'eux. Mais tous disent leurs craintes pour l'avenir d'une université qu'ils aiment.
Déjà, la réforme elle-même. Si, pour nombre d'enseignants, elle était nécessaire, sa mise en œuvre se fait à marche forcée. Surtout, disent-ils, « la Catho risque d'y perdre son âme », ce qui faisait sa spécificité par rapport à l'université publique d'Angers. « Qu'est ce qui justifiait une telle précipitation ? », demande une enseignante. D'autant que la réforme bouleverse non seulement les enseignants, mais aussi le personnel administratif. « Tout le monde est à bout de nerfs. »
En cause, également, les méthodes du recteur. Décrites par la plupart des enseignants interrogés comme « autoritaires ». « Il n'y a plus de place pour l'esprit critique dans cette université », résument plusieurs enseignants.
L'inquiétude a commencé à naître 
en écoutant Dominique Vermersch. 
Quand les enseignants ont remarqué 
les deux mots qui émaillent tous ses
 discours : « vérité » et « éthique ». De beaux mots. Mais aussi : « Des mots 
clefs inquiétants. » A ce point ? Oui,
 répondent les enseignants. Car, selon eux, cela suppose une sorte de
 vérité universelle qui s'accommode
 mal du métier de chercheur. « Une 
approche dogmatique », rapporte
 l'un d'eux. « C'est la mission de l'université catholique que d'être au service de la vérité », rétorque le recteur.
Tous dénoncent aussi une « atmosphère oppressante ». Qui risque de s'accentuer avec la nouvelle organisation de l'Uco qui mettra un doyen et un secrétaire général à la tête de chaque faculté. Avec un secrétaire général qui aura bien plus de moyens que le doyen, théoriquement garant de l'enseignement. « C'est contraire à toutes les pratiques universitaires. »
L'atmosphère est tellement tendue qu'un tract syndical prédit « un craquement social » à la rentrée. « La reforme facultaire est pour beaucoup en train de tourner au cauchemar. »
Un « entrisme religieux » qui inquiète
« La foi peut nous faire arriver à des vérités. La foi peut nous faire comprendre qu'il existe des connivences entre des vérités morales et des vérités scientifiques. » Cette phrase est extraite d'un discours de Dominique Versmersh, en 2008. Elle illustre une autre crainte des enseignants, car il n'y a pas que la réforme statutaire qui les inquiète.
Dominique Vermersch appartient à la communauté de L'Emmanuel. Le recteur ne s'en cache pas et demande : « Ça vous choque de voir un catholique à la tête d'une université catholique ? » La communauté de L'Emmanuel rassemble environ 7 000 fidèles dans le monde. Elle travaille autour de trois axes : l'adoration, la compassion, et l'évangélisation. Ce dernier mot que l'on pourrait entendre comme « prosélytisme », commente un prof. Tandis que d'autres qualifient la communauté comme une mouvance « identitaire ». D'où le reproche fait au recteur de mêler un peu trop ses engagements personnels à sa fonction.
Selon les enseignants, le problème situe surtout dans la nouvelle façon d'aborder le phénomène religieux au sein de l'Uco. « Le poids de la religion est bien plus important », remarque un enseignant.
Quel poids prend la communauté de L'Emmanuel au sein de la Catho ? La question s'est posée pour une dizaine de personnes nouvellement nommées par le recteur. Dominique Vermersh dément pour plusieurs. Puis insiste : « Quand quelqu'un arrive, c'est normal de faire jouer des réseaux. Je suis agronome de formation, j'ai aussi mobilisé ce réseau-là. »
Marianne DEUMIÉ
Source : extrait de l’enquête A la rentrée, big bang à la Catho d’Angers, Ouest-France, 12 juillet 2014
Note du CIPPAD : en France, les communautés de l’Emmanuel, les Béatitudes ou Fondacio / PRH sont des fers de lance emblématiques du Renouveau charismatique, courant apparu en Amérique du nord, rapprochant le monde catholique du mouvement New Age.
PRH, ou Personnalité et Relations Humaines, est né au début des années 70 de la rencontre entre l’abbé Rochais originaire de Mauléon, Deux-Sèvres, et Jean-Michel Rousseau, docteur  en sciences économiques revenant tout juste de la communauté du Renouveau charismatique Word of God, aux USA. Ils ont créé une école de formation dont la pédagogie s’appuie sur les approches « centrées sur la personne » développées par le psychologue américain Carl Rogers. 

Carl Rogers, et c’est moins connu, est également l’un des fondateurs de l’Association de Psychologie Transpersonnelle. De plus, comme on peut le lire dans le manuel de référence de PRH, « La personne et sa croissance », l’abbé Rochais s’est également inspiré pour élaborer sa méthode de "développement personnel" de Carl Gustav Jung, d’Abraham Malsow ou encore de Viktor Frankl, autant de pères tutélaires du problématique mouvement du Transpersonnel
 
Les Fondations du Monde Nouveau associées à PRH, allaient connaitre un développement spectaculaire sous l’impulsion de Jean-Michel Rousseau, tant en France qu'au niveau international. Cependant, en 1991, c’est le scandale, avec la révélation d’abus sexuels commis sur des adeptes féminines. Jean-Michel Rousseau est rapidement démis de ses fonctions, la direction du mouvement réorganisée, et la voilure réduite. Cet épisode sera peu médiatisé, la papauté de l’époque n’invitant pas spécialement les victimes à se tourner vers la justice pour ce genre de problèmes. L’ouvrage collectif « Les Naufragés de l’esprit », aux éditions du Seuil, donne une idée de ce qu’il s’est alors passé.

Au milieu des années 80, Jean-Michel Rousseau avait créé, à Biot, près de Nice, le « Centre International de Recherches et de Formation Appliquées », le CIRFA, qui se voulait être une « Université nouvelle », formant des étudiants à un niveau post-baccalauréat. Dès 1989 la direction du CIRFA fut confiée à M. François Prouteau, ainsi qu'il l’explique dans son ouvrage « Former... oui, mais dans quel sens ». Ouvrage,  où il s’attarde d’ailleurs très peu sur la dénomination PRH et les problèmes posés par Jean-Michel Rousseau. Il y est question « d’une crise liée au départ du fondateur ».

En 1994, le CIRFA fut accueilli par l’Université catholique de l’ouest, à Angers, rue Merlet de la Boulaye, à proximité immédiate de l'Institut de Formation de l'UCO aux Métiers de l'Enseignement (IFUCOME) créé à la même époque; Institut qui propose des formations à l’Ennégramme. Le CIRFA tissera également des liens forts avec l’Institut de Psychologie et de Sociologie Appliquées (IPSA) de l’UCO. Les idéaux et techniques New Age du Renouveau charismatique allaient diffuser vers ces instituts et dans l’UCO. En 2013,  un article rédigé par le Centre Contre les Manipulations Mentales en donne une illustration (voir « Le Vatican cautionne de longue date les sessions psycho-spirituelles »).

Au cours de ces années, le CIRFA, changera de nom pour devenir l’Institut de Formation Fondacio Europe, IFF Europe, toujours sous la responsabilité de M. François Prouteau. En 2012, IFF Europe rejoindra de nouveaux locaux, à l’extérieur de la Catho, tout en maintenant des liens étroits avec l’établissement qui l’avait accueilli pendant près de vingt ans, notamment avec l’Institut des Sciences de la Communication et de l’Education d’Angers et avec l’IPSA.

Au moins en France, suite aux difficultés de l'année 1991, Fondacio mettra une certaine distance vis-à-vis de la branche historique de PRH. En mai 2013, à l’occasion du 40ème anniversaire du mouvement, lors du congrès Fondacio qui se déroulait en Roumanie, François Prouteau sera élu Président mondial de Fondacio pour les quatre prochaines années.

Depuis ces derniers mois, Fondacio France s’affiche de nouveau avec PRH, organisant conjointement des formations pour les couples ou les familles, par exemple. Fondacio France propose également des stages d’Ennéagramme. Méthode ésotérique de développement personnel inventée dans la première partie du XXème siècle par le mage Gurdjieff, père tutélaire du mouvement du « Potentiel humain » et du New Age

En novembre 2013, le président d’IFF Europe animera à la Catho la conférence du moine bouddhiste et fin connaisseur des milieux liés à Gurdjieff, Matthieu Ricard, devant un amphithéâtre bondé.

Suite à la démission en août 2011 pour raison de santé du Recteur Guy Bedouelle, un intérim sera assuré par Robert Martin de Montagu avant l’arrivée à la rentrée 2012 de Dominique Vermersch. Cet intérim d’une année sera marqué par des plaintes déposées par deux assistantes de l’Université catholique contre le recteur intérimaire pour atteinte à l’intimité de la vie privée et attouchements. Robert Martin de Montagu, enseignant dans l’établissement depuis 20 ans, pratiquant des techniques de développement personnel, y avait préalablement dirigé l’Institut de perfectionnement en langues vivantes et l’IFUCOME. Mgr Delmas évêque d’Angers a été informé, dès janvier 2012, des agissements du recteur intérimaire. Mais il considère qu'il ne pouvait pas briser la confidentialité de la discussion qu'il a eue avec les deux secrétaires et leur responsable. Le recteur sera condamné à 10 mois de prison avec sursis.
 
Son successeur, Dominique Vermersch vient d’un horizon assez différent. Il a occupé différentes responsabilités au sein de la Communauté de l'Emmanuel: directeur de la Fidesco, responsable de la branche « Amour et Vérité », modérateur international de 2000 à 2009. Il est directeur adjoint du Bureau du Saint-Siège pour la reconnaissance des grades et diplômes de l'enseignement supérieur (instance de dialogue Église État). 

La Communauté de l’Emmanuel, qui s’inscrit également dans le courant du Renouveau charismatique, est cependant nettement plus positionnée à droite sur l’échiquier politique, liée à des personnalités comme Mme Christine Boutin ou M. Tugdual Derville, délégué général d'Alliance Vita, l'une des principales associations organisatrices du mouvement La Manif pour tous. La venue de ce dernier à l’Université catholique d’Angers en février 2014, sera d’ailleurs à l’origine de certaines difficultés.

Que se passe-t-il aujourd’hui à la Catho d’Angers ? Problèmes de personnes, ou problèmes de chapelles ?

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Additif : depuis la mise ligne du commentaire ci-dessus, des documentations Fondacio / IFF Europe, ou de l’Université catholique de l’ouest, et référençant le CIRFA sont affichées, ou ré-affichées, sur internet. Toutefois, aucun élément renvoyant vers PRH ne semble avoir été ajouté.